Lettre à mon grand-père, Lina

“Lettre ouverte à l’homme que j’aime et que j’admire le plus au monde”. C’est un portrait particulier cette semaine ; à travers cette lettre, Lina s’adresse à Ahmed B., son grand-père. Elle nous permet ainsi de découvrir sa touchante histoire.

 

D’une petite-fille à son grand-père,

De tes tendres mots, de tes doux gestes, je me souviens. Je me souviens de tes justes mots, de l’amour que tu as toujours su prêcher autour de toi. Aujourd’hui, c’est à ta petite-fille de t’écrire les mots qu’elle regrette de ne pas avoir prononcés plus tôt. C’est à travers ton histoire, ta folle histoire, que je veux te rendre hommage. Pour Ahmed B. un père, un mari, un frère,  un grand-père exemplaire et admiré. Lettre ouverte à l’homme que j’aime et que j’admire le plus au monde

 

Algérie, années 40, dans la campagne de Tissemsilt

C’est là, dans la campagne algérienne, dans cette modeste ferme que je connais si bien que tu as grandi toi et tes 8 frères et sœurs. À Tissemsilt, anciennement Vialar sous la colonisation française, une des commune les plus pauvre d’Algérie que ton histoire s’est déroulée. C’est là que tu me ramenais voir tes animaux pendant ces doux étés. Ce que tu ne me disais pas c’est qu’avant les rires que nous partagions ici c’est la misère qui régnait. Tu ne me disais pas bouya, que c’est dans cette ferme que tu te fabriquais des chaussures de fortune avec des fils de fer, des bouteilles en plastique pour te rendre à dos d’âne ou à pieds à Tissemsilt pour étudier. Avec tes autres frères, Tahar, Bachir, tu te rendais à l’école dans une Algérie colonisée où l’Arabe, l’Algérien était relégué au rang de moins que rien. Tu te levais si tôt été comme hiver pour te rendre à l’école tu n’avais rien, tout était contre toi mais tu n’as jamais lâché le savoir. Je t’admire, j’admire ta force, à l’école tu nous racontais la différence de traitement entre les Français d’Algérie et vous les Algériens… Vous aviez le droit de vous y rendre mais dans des conditions humiliantes, tu n’étais pas assis devant tu devais obligatoirement te mettre au fond, tout un symbole, une humiliation d’une violence inouïe mais ça ne s’arrête pas là, tu n’avais pas de table pas de chaise tu étudiais à même le sol. Tout était fait pour que jamais tu ne t’élèves de ta condition, tu ne devais jamais savoir lire ni écrire, tes frères eux n’en pouvaient plus et ont très vite fini par lâcher l’école ils sont repartis à la ferme aider ton père dans les champs. Si jeunes et pourtant  déjà confrontés à l’impitoyable réalité du colonialisme. Ce colonialisme qui a volé votre insouciance, votre enfance votre droit d’apprendre. Mais toi, toi bouya tu as tout fait pour ne jamais lâcher.

 

Des parfums de Yasmina Khadra…

 Tu sais bouya, il y a un livre qui ressemble à ton histoire. J’y pense à chaque fois que des gens en parlent, ce livre Ce que le jour doit à la nuit raconte l’histoire d’un Algérien qui va grandir de l’autre côté, le côté français, c’est presque ton histoire. Après ta première année à l’école, tu devais avoir 8-9ans tu ne te souviens plus vraiment, ton institutrice a remarqué que dans ce petit Ahmed, cet Algérien aux chaussures en fils de fer il y avait une force inopinée une volonté une soif d’apprendre comme elle avait rarement vu, c’étaient ses mots « rarement vu ». Tu apprenais le français très vite, les mathématiques te paraissaient si simples. Comment ce fils de berger Algérien à l’allure frêle arrivait à tout comprendre si vite ? Au bout de cette première année cette institutrice t’a demandée si elle pouvait rencontrer ton père. Ton père est venu, il ne parlait pas français, tu lui traduisais, elle demandait si tu pouvais rester vivre chez elle et son mari pour t’épargner les trajets, pour tout simplement s’occuper de toi. Évidemment, au départ ton père était réticent : à qui allait il confier son enfant ? à ces inconnus qui ne parlent même pas sa langue ? il a d’abord refusé, il voulait que tu arrêtes l’école avant l’entrée au collège pour t’occuper des animaux à la ferme. Mais ta mère a finalement convaincu ton père : c’est le début de ton incroyable histoire.

 

Une nouvelle vie française : de l’autre côté du miroir

Tu nous montrais les photos du nouveau toi, tu disais que tu étais évidemment content que cette famille t’habille, enfin tu portais des vrais vêtements ! Mais tu n’oubliais jamais ta famille, la vraie. Chaque fin de semaine tu insistais pour rentrer chez toi. Tu aurais pu basculer dans le mépris des tiens, mais tu n’as jamais oublié d’où tu venais, qui tu étais et la souffrance, les humiliations vécues parce que tu étais un Algérien.

Tu ne t’étales pas beaucoup, tu nous racontes que tu as su concilier ces deux vies, que tu vivais bien, que ces Français d’Algérie ont été des gens biens avec toi.

Tu as grandi dans cette double vie, dans cette double Algérie. Tu portes en toi les injustices du colonialisme. C’est cette vie d’injustice qui a fait de toi le combattant pour une Algérie indépendante.

 

Ton engagement secret 

Tu es devenu un homme, tu as étudié, tu es maintenant un homme lettré. Tu es le seul dans ta famille à savoir lire écrire et qui maîtrise aussi bien l’arabe que le français. Des qualités qui se font rares  chez les Algériens privés d’éducation.

Nous sommes au début des années 50, tu es un jeune adulte, les prémisses de la guerre se dessinent. On parle de résistance, on parle de ras-le-bol, on parle d’un désir d’une  Algérie musulmane indépendante. Tu es évidemment attentif à tout ce qui se trame autour de toi, la semaine tu étais un employé de bureau exemplaire en costard chez les Français d’Algérie et le week-end tu étais cet Algérien brimé par les injustices du colonialisme avec une soif d’indépendance.

Cette double vie responsable de ta volonté d’en finir avec le joug français c’est également celle qui va te permettre de t’engager pour arriver à ce désir d’indépendance. Tu nous expliques que tout s’est mis en place très rapidement, tes frères sont entrés en contact avec des combattants du FLN personne n’a hésité. Ce FLN a vu en toi un infiltré, une arme redoutable pour acheminer les armes d’un point A à un point B sans jamais être l’objet de soupçons.

Toi l’Algérien qui a vécu, qui a côtoyé, qui  a grandi à moitié avec l’ennemi tu allais pouvoir faire de cette particularité une force.

Tu t’es vite engagé sans te poser de questions, sans que ta famille française adoptive ne le sache non plus. Tu as commencé très vite à récupérer secrètement les armes autour de Tissemsilt dans les forêts qui entourent la commune puis à les acheminer de commune en commune. Tu t’es occupé des commandes d’armes également, tu as commencé et tu ne t’es jamais arrêté. Chaque semaine tu risquais ta vie, comme tant d’autres Algériens, sur ces routes sinueuses car si l’on découvrait ton double jeu c’était ta mort..

 

Et l’après ?

 Nous sommes en juillet 1962 l’Algérie remporte enfin son indépendance et se libère du joug colonialiste français. Cette année sonne le glas de l’Algérie Française, les pieds-noirs doivent quitter le territoire et très vite. Encore une fois, ton parcours si atypique ne te fera pas vivre ce départ comme tous les autres Algériens. Évidemment tu étais heureux, tes enfants et toutes les autres générations plus tard ne connaîtront pas les multiples humiliations du colonialisme, mais comment annoncer à ces pieds-noirs que toi aussi tu as milité activement pour leur départ ?

C’est simplement que tu leur as annoncé que tu ne viendras pas en France avec eux car toi aussi tu as été de ceux qui se sont levés chaque matin avec la même pensée : une Algérie indépendante.

Tu expliques qu’ils ont été d’abord très tristes mais après la tristesse est venue la compréhension, ils t’ont compris. C’est avec des larmes qu’ils te lèguent une très belle maison à Hamadia dans la wilaya de Tiaret. Une maison avec inscrit en très grand à l’entrée « Ma jolie villa », cette jolie villa  tu ne l’accepteras finalement pas. Mais le geste est là, c’est à toi qu’ils voulaient donner cette maison secondaire et personne d’autre, ils t’ont compris et c’est ce qui t’importait.

Le départ a été larmoyant, difficile pour toi comme pour eux, tu promets de venir les voir et ils te font la promesse de revenir aussi.

Les promesses ont été tenues des deux côtés, ils sont revenus te voir bien des années après, le petit Ahmed qu’ils avaient recueilli est maintenant père à cet époque de 3 enfants, il est  adjoint au maire de Tissemsilt. Tu aimes tellement raconter cette partie de l’histoire, les retrouvailles, tes yeux brillent, tu étais si fier de leur montrer que ton combat pour l’Algérie n’était pas vain. Tu as réussi dans ta vie comme jamais tu n’aurais pu sous une Algérie française.

 

Mes derniers mots pour toi

 J’ai dit en introduction regretter ne jamais te l’avoir dit mais tu devais le voir dans mes yeux que ton histoire me fascinait. Aujourd’hui tu n’es plus de ce monde, que Dieu te fasse miséricorde, même si tu as sûrement lu sur mon visage que j’étais plus que fière de porter ton héritage je me sentais obligée de t’écrire cette lettre fictive pour que jamais ton histoire ne meurt.

C’est pour toi, pour tous les Algériens qui se sont battus pour une Algérie libre indépendante, n’oublions jamais leur histoire à chacun, ne les oublions jamais.

 

Lina N. pour Ahmed B.

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