Les soulèvements de décembre 1960

Manifestations très peu évoquées mais décisives dans l’histoire de l’indépendance algérienne, Maïssa revient sur les soulèvements de décembre 1960 comme artisanes de l’Algérie indépendante, menant aux accords d’Évian en mars 1962.

En décembre 1960, trois ans après la fin de la « bataille d’Alger » qui marque la fin de la présence du FLN à Alger, le pays vibre et frémit : sous les youyous des Algériennes, les cris des enfants, et les slogans scandés par tous, on demande l’indépendance. Le pays s’embrase, c’est un véritable effet domino qui s’ensuit. Le mouvement ne tarde pas à sortir des frontières de la capitale coloniale pour toucher Oran, Annaba et d’autres villes. C’en est trop pour la population. Convaincus que l’indépendance viendra, les Algériens sortent dans les rues pour demander ce qui leur est dû. Ces manifestations seront les fossoyeurs de l’Empire colonial français.

 

Des manifestations décisives 

 

Début décembre 1960, le Général De Gaulle annonce une troisième voie possible à la fin du conflit : une Algérie algérienne, en somme, une indépendance sous conditions en instaurant une administration vassalisée défendant les intérêts politiques et économiques français, sur le modèle des précédentes colonies françaises. Il annonce la tenue d’un référendum sur l’autodétermination le 8 janvier 1961. La nouvelle suscite la colère du Front de l’Algérie Français (FAF) qui ne tarde pas à passer à l’action. De Gaulle, en déplacement en Algérie, se rend à Aïn Temouchent afin d’éviter toute confrontation avec le FAF dans les grandes villes où le front se met en marche, attaquant les forces de police et les lieux de pouvoir, mais aussi les colonisés. Tous ont conscience du moment charnière que représentent les propos du Général : une première voie mènerait à l’indépendance du pays, tandis que la seconde renforcerait le système ségrégationniste colonial. Les Algériens répondent alors aux attaques.  

Le 10 décembre, les premiers soulèvements éclatent à la rue de Stora (aujourd’hui rue des frères Chemloul) à Oran et rue de Lyon (Belouizdad) à Alger. Des cortèges insurgés naissent sur les frontières urbaines de la ségrégation coloniale. 
Le 11 décembre, on compte dans le quartier de Belcourt, à Alger, plus de 10 000 Algériens et Algériennes déferlant dans les rues ; ces manifestations sont directement suivies par celles des habitants du bidonville de Nador puis des autres zones autoconstruites. 
Les insurrections s’étendent rapidement vers les périphéries d’Alger, puis dès le lendemain gagnent Constantine, Annaba, Sidi Bel Abbès, Chlef, Bône, Blida, Béjaïa, Tipasa, Tlemcen… Ces dates amorcent une semaine de soulèvements auto-organisés spontanément par la population. Au terme de cette semaine, l’État français reconnaît 112 morts à Alger entre le 9 et le 16 décembre. 

Cet événement marque à Alger la reprise en main de la lutte indépendantiste par les masses : après la décapitation du FLN par le général Massu en 1957, le front de libération perd la capitale. Néanmoins, l’idée de l’indépendance continue de vivre et éclate lors de ces manifestations. Les soulèvements de décembre 1960 sont alors caractérisés par cette spontanéité et cette autonomie de la révolte, loin de l’encadrement du FLN. Les conséquences sont immédiates : De Gaulle abandonne la « troisième voie » et entre en négociations avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA) de Ferhat Abbas et Krim Belkacem. Le 19 décembre 1960, l’Assemblée générale des Nations unies vote la résolution 1573 (XV) qui reconnaît au peuple algérien son droit « à la libre détermination et à l’indépendance ». Les manifestations furent déterminantes dans ce vote. 

Plusieurs théories animent les causes qui ont mené aux soulèvements, et les récupérations politiques sont nombreuses : selon Mathieu Rigouste, chercheur indépendant en sciences sociales, le FAF affirme qu’ils sont nés d’une tentative de manipulation par les structures d’action psychologique (sections administratives urbaines, SAU), qui auraient muté en une explosion de « racisme anti-européen ». De l’autre côté, les sources militaires confirment que quelques membres des sections administratives spécialisées (SAS) ont autorisé ces manifestations spontanées en croyant pouvoir leur imposer des slogans gaullistes comme « Pour l’Algérie algérienne et contre les ultras ». Certains membres du FLN confirment de leur côté avoir été les instigateurs des manifestations par le biais de la nouvelle zone autonome d’Alger (ZAA). Néanmoins, il faut le rappeler : « un seul héros, le peuple ».

Photographie de Marc Riboud

 

Effervescence révolutionnaire 

 

Les habitants sont véritablement habités par une effervescence : c’est une véritable ode à la libération qui retentit dans les rues. Tous sortent dans les rues manifester leur volonté de mettre un terme au système colonial, la libération agissant comme une force motrice. Les manifestations de décembre 1960 mettent en scène des cortèges formés d’habitants des bidonvilles, des quartiers pauvres, de femmes et d’enfants qui envahissent les quartiers européens. Les femmes jouent un rôle central dans ces manifestations : « Les femmes sont parmi les plus exaltées », lit-on sur une note de renseignement.

 

Note de renseignement, Préfecture d’Alger, Dossier Algérie, Département d’Alger, 1K 1138, ANOM Aix-en-Provence – Tirée du travail de Mathieu Rigouste

 

La population déferle sur les barrages au son des youyous, des chants et des slogans « Tahia Djazair », « Algérie musulmane », « Négociation avec le FLN », sont scandés et peints sur des banderoles, des drapeaux algériens sont brandis en grand nombre. Il s’agit alors de reprendre la rue, et plus largement la ville à l’occupant, mais aussi de libérer son corps comme l’affirme Frantz Fanon dans son ouvrage Les damnés de la terre.

 

Des Algériens manifestent à Alger, rue Albin-Rozet, dans le quartier de Belcourt, le 11 décembre 1960, aux cris de « Yahia de Gaulle », « Algérie algérienne » et « vive le FLN » en réponse à une manifestation d’Européens opposés à la politique algérienne de De Gaulle. AFP

 

La mythologie du peuple algérien

 

Ces manifestations participent grandement à la construction du mythe du peuple algérien à l’échelle internationale. Elles traduisent alors ce que les chercheurs nomment l’agency des populations, c’est-à-dire leur capacité à agir en situation coloniale, encourageant à adopter une vision faisant d’eux des acteurs de l’histoire, et non des spectateurs, comme le voudrait la propagande coloniale. 

Décembre 1960, c’est aussi l’événement qui nourrit la pensée de Frantz Fanon lorsqu’il commence à écrire  Les damnés de la terre, ouvrage qui participe fortement à l’internationalisation de la lutte algérienne. 

Enfin, cette agency des masses est particulièrement bien mise en scène par le film La Bataille d’Alger réalisé par Gillo Pontecorvo (1966), traduisant la diversité des profils qui descendent dans les rues défendre et célébrer leur liberté. Finir le film sur ces scènes de soulèvements impressionnants est un choix intelligent, mais c’est avant tout un choix engagé : la bataille d’Alger, ce n’est pas la victoire française, mais c’est l’entérinement/corroboration d’un peuple qui ne cesse de résister. Ces scènes conclusives traduisent la résilience et le courage sans fin d’un peuple asservi depuis près de 130 ans de colonisation.

 

 

Les manifestations de décembre 1960 apparaissent donc comme l’éclatement de la bulle coloniale menant à l’indépendance qui sera signée quelques années après, le 18 mars 1962. Elles témoignent de la place prépondérante des masses dans les luttes anticoloniales et deviendront un véritable modèle pour les combats contre les impérialismes occidentaux au lendemain de l’indépendance de l’Algérie.

 

Par Maïssa

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