La torture dans la guerre d’Algérie

Plusieurs récits que nous avons récoltés évoquent la torture durant la guerre d’Algérie. A l’électricité, à l’eau, sous forme de viols, de harcèlement, d’humiliations… Les tortionnaires de la guerre d’Algérie ont usé de méthodes de torture très diverses afin de traquer les « rebelles », les « terroristes », et maintenir sous le joug de la domination ceux qui réclamaient leur indépendance. En voilà une introduction vive et directe. Afin d’introduire nos prochains témoignages, qui évoquent ce sujet, Rajaa a recensé différentes méthodes de torture.

 

 « Il est très important (…) de revenir sur ce qu’il s’est passé. Sans pour autant avoir à exercer une repentance ». Voilà les mots prononcés par François Hollande en octobre 2012, alors qu’il se tenait sur un quai de la Seine afin de commémorer la mémoire des victimes du 17 octobre 1961. Pas de « repentance ». Ces mots m’ont frappée, et alors que je cherchais à me renseigner davantage sur la façon dont la classe politique française appréhendait ces faits historiques, je me suis rendue compte que presque 60 ans après les faits, on persiste à détourner les intentions de reconnaissance, dédommagements et réconciliations entre les deux rives méditerranéennes.

Je suis de ceux qui pensent qu’il n’est pas trop tard pour revenir sur ces faits, qui ont marqué la conscience des Algériens. De générations en générations, nous visionnons les mêmes films, nous racontons les mêmes récits ; tous soulignant la violence évidente de ce passé colonial. Savoir qu’il y a moins d’un siècle, des individus étaient jetés à la Seine en public, ou d’autres électrocutés dans de sombres pièces dans les sous-sols de la Casbah, peut susciter questionnements et indignations légitimes.

Il y a trois semaines, j’ai donc entrepris quelques recherches sur le thème de la torture pendant la guerre d’Algérie. Je me suis essentiellement renseignée sur les méthodes principales qui furent employées durant cette période, et en ai répertorié huit, que j’ai organisé dans une liste non-exhaustive :

 

  • La noyade: illustrée par le tournant tragique qu’a pris la manifestation pacifique du 17 octobre 1961 à Paris. Des Algériens furent jetés à la Seine, parfois attachés. On peut observer sur les images d’archives des crânes ouverts, nez ensanglantés, des personnes recroquevillées au sol, frappées par la police, sous les ordres du Préfet de police de Paris Maurice Papon. En Algérie, il y eu également des cas de noyades notamment près des rivières et zones montagneuses.

 

  •  Le viol: un des plus gros tabous inclus dans la torture durant la guerre d’Algérie.

A travers les archives de l’INA, je suis premièrement tombée sur le témoignage glaçant d’Henri Pouillot. Il a été appelé au combat durant la guerre d’Algérie et a pu témoigner des tortures dans l’écriture de deux livres. Aujourd’hui, il est militant anti-raciste et anti-colonialiste. Dans l’extrait d’un reportage par la chaine France 2, il revient sur ses pas en Algérie, dans la Villa Susini. Il raconte que c’était un lieu d’habitation et de regroupement des soldats français pour y habiter, se divertir, vivre, mais aussi un centre de torture et ce durant huit années consécutives. On y arrêtait sans motif des femmes algériennes, qui étaient victimes de viols. Monsieur Pouillot raconte qu’ont leur faisait faire « le tour des chambres ». Nous pouvons décortiquer l’aspect destructeur du viol en deux objectifs des soldats français lorsqu’ils le commettent. Au début de la guerre, ces hommes violaient pour « satisfaire leurs désirs sexuels ». Par la suite, le viol est devenu une réelle arme de guerre, et cela parce que si l’on considère la religion ainsi que la sacralité que l’on attribue au corps et à la sexualité des femmes dans la culture musulmane, on réalise que les violer revient littéralement à la destruction de ces femmes, et à leur exclusion sociale par la suite. En effet, lorsqu’elles étaient violées, soit elles étaient condamnées à ne jamais pouvoir se marier car plus vierges, soit elles étaient déjà mariées et se voyaient alors humiliées voire répudiées.

Certaines femmes étaient déshabillées puis placées dans des positions humiliantes jusqu’à ce qu’elles crachent les informations que cherchaient à obtenir les français (dénoncer des membres du FLN, dévoiler des secrets, cachettes, donner des noms…). Il arrivait également que les militaires s’introduisaient dans leur logis, les embarquaient et les violaient, souvent collectivement. Ces actes barbares étaient commis avec l’utilisation d’objets divers : électrodes posées sur les parties génitales féminines – voire à l’intérieur même du vagin par exemple – morceaux de bois, bouteilles.

Certains estiment même que ces viols étaient institutionnalisés. En effet, on a connaissance de certaines opérations de viols nommées « viol à 4 »: pendant les évacuations de villages et fouilles de maisons, 2 militaires étaient chargés de monter la garde à l’extérieur, un troisième était chargé de tenir les vieux sur le côté, et le quatrième du viol. Cela se déroulait sous les yeux de toutes les familles, enfants compris. Ces quatre militaires interchangeaient les rôles, on appelait cela « le viol tournant ».

 

Finalement, j’ai réussi à écouter des témoignages de victimes de viols qui ont difficilement accepter d’en parler : Annick Castel-Pailler, femme de communiste français violée par un parachutiste français dans cette Villa Susini, et Louisette Ighilahriz, militante nationaliste algérienne qui a saisi plusieurs fois la justice française pour dénoncer la torture.

Leur point commun : deux femmes totalement bouleversées qui racontent ces tragédies avec une émotivité qui traduit toute la difficulté à oublier et tourner la page à ce propos. Ce sont des femmes qui ont résidé ou résident aujourd’hui en France, mais en Algérie il est quasiment impossible de retrouver des témoignages. Le tabou à ce sujet, mêlé au sentiment de honte que peut ressentir la victime, est un véritable dégât en Algérie. Jusque aujourd’hui la parole peine à se libérer.

Concernant les femmes algériennes, nous pouvons également citer les cérémonies de dévoilement où on les déshabillait. Les célèbres photos de Marc Garanger témoignent du traumatisme, que l’on peut lire sur le visage de ces femmes.

  • L’électricité / La gégène: sur les parties du corps les plus sensibles (organes génitaux très souvent), on place des électrodes reliées à une génératrice que le tortionnaire actionne à la manivelle. Il est récurrent d’apercevoir des scènes de torture à l’électricité dans les films sur la guerre d’Algérie, car il s’agissait du moyen de torture le plus répandu. Il y a des scènes typiques où les tortionnaires allument leurs postes de musique avec beaucoup de son pour couvrir les cris de l’Algérien qui subit la torture. Il y a aussi d’autres scènes où on plaçait les pieds du torturé dans une bassine d’eau pour l‘électrocuter plus fort et violemment.
  • La pendaison:la victime est suspendue en l’air par les poignets jusqu’à ce que ses épaules et omoplates se disloquent
  • La baignoire: asphyxie temporaire de la victime maintenue la tête sous l’eau. Cela se faisait dans des puits, dans les grands trous où l’on stocke l’eau dans les sous-sols, où encore dans l’endroit où les animaux s’abreuvent.
  • Le tuyau d’eau: on déverse de l’eau par un tuyau enfoncé dans la bouche de la victime jusqu’à suffocation.
  • Cuve à vin: des suspects sont enfermés dans des cuves à vin désaffectées, et finissent par mourir étouffés.
  • Les mutilations: ventre bourré de paille ou de cailloux, sexe dans la bouche, ongles arrachés : ce sont plutôt des pratiques exercées sur le terrain de la guerre, sur des cadavres de personnes mortes au combat. Le fait de salir un corps inanimé faisait figure d’humiliation pour la famille du défunt qui souvent, ne pouvait plus aller chercher le corps et serait abattue de voir un cadavre.

 

Qui étaient les tortionnaires ?

L’épisode extrêmement violent de la Bataille d’Alger marqua le début de l’usage de la torture de manière décomplexée. A partir de 1957, ce sont les Détachements Opérationnels de Protection (DOP) qui sont les acteurs essentiels de ces tortures. Celle-ci était utilisée de manière quasi systématique par ces services dans le cadre de renseignements. Mais elle était aussi très réfléchie. De nombreux témoignages de personnes ayant subi diverses méthodes de torture affirment qu’ils réalisaient leurs aveux plus rapidement face à la douleur atroce et insupportable qui leur était infligée.

D’abord interrogés, les suspects étaient ensuite soumis à des tortionnaires. Toutefois, plusieurs récits confirment que la torture n’était pas seulement utilisée dans le cadre de la recherche de renseignements. Par son témoignage, Henri Alleg décrit dans son livre « La Question » que la torture était même assumée fièrement, utilisée de manière régulière, presque systématique pour tout résistant au maintien de la colonisation. 

Ainsi, les fellaghas (combattants nationalistes algériens), étaient les premières victimes de ces tortures. Mais n’étaient pas épargnés les femmes, les enfants, les civils suspectés de soutenir le mouvement d’indépendance. En témoignent Louisa Ighilahriz ou encore Annick Castel Pailler (les deux témoignent de viols dans la vidéo au-dessus). En témoigne Stanislas Hutin, ancien appelé en Algérie qui a photographié le jeune Boutoute le lendemain d’une nuit de torture sur cet enfant de 14 ans. Il en fait le récit dans ce podcast. En témoigne aussi Mohamed Garne, reconnu pour la première fois par la justice française comme victime de guerre, étant né d’un viol collectif.  N’étaient pas épargnés non plus les sympathisants français ou étrangers à l’indépendance. En témoigne par exemple la disparition de Maurice Audin et la reconnaissance par le Président Emmanuel Macron de la responsabilité de l’Etat français dans la mort de cet ancien militant indépendantiste.

Bien sûr, une guerre implique toujours au moins deux acteurs opposés. Le Front de Libération Nationale a eu recours également à la terreur et à la torture pour parvenir à l’indépendance du pays. Des cadavres étaient retrouvés au coin des rues, on mutilait certaines parties du visage (nez/lèvres/oreilles) et on massacrait des harkis (ceux qui luttaient avec la France). La guerre d’Algérie se distingue donc largement par sa dimension de violence décomplexée. Les témoignages que nous recueillons encore de nos jours, font signifier le résultat des non-dits à propos de ces pratiques, les tabous et les volontés de tourner la page sans revenir sur les faits.

Il est ainsi important de continuer à se renseigner, à discuter, à écouter et écrire cette guerre sous toutes ces approches : des plus glorieuses aux plus honteuses. Il n’y aura jamais assez d’ouvrages, d’articles, de films et reportages pour retracer le vécu de certaines personnes détruites par ces crimes. Cette époque reste encore récente sur la frise chronologique de l’histoire de France et d’Algérie. Si la parole se délie chez nos politiciens français qui consacrent un petit mot pour la communauté algérienne chaque 17 octobre qui passe, on est encore loin du devoir de mémoire et de reconnaissance.

 

Ecrit par Rajaa 

 

Les faits relatés dans l’article proviennent de témoignages extraits des reportages suivants :

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *