Une histoire de transmission des mémoires : celle de Riyad

Mémoires de la guerre d’Algérie et quête d’identité sont souvent liées en tant que franco-algérien.  Riyad a 27 ans, il est Français, né à Marseille, et d’origine algérienne. Dans ce nouvel article, il parle de son rapport avec la guerre d’Algérie.

 

À quand remonte mon premier souvenir concernant la guerre d’Algérie ?

Aussi loin que je me souvienne, mon premier souvenir concernant la guerre d’Algérie remonte au primaire et à une phrase prononcée par ma mère sur le chemin de l’école. Ce jour-là, alors que nous attendions pour traverser, une jeep de l’armée française passe devant nous et j’entends ma mère dire : « C’est eux qui nous tuaient en Algérie ». À ce moment-là je ne suis absolument pas conscient de ce que cela représente, ni ce que cela signifie mais je réalisais alors pour la première fois qu’il y’avait eu un problème, un conflit, entre la France et l’Algérie. Lorsque ma maman prononce ces mots je ne suis même pas sûr qu’elle s’adresse à nous, je la vois suivre la Jeep du regard et ensuite nous faire traverser. Je n’avais perçu ni haine ni rancœur dans ces mots et il me faudra bien des années pour comprendre qu’il s’agissait en réalité de l’expression manifeste d’une blessure encore vive et profonde présente dans le cœur de millions d’algériens. Une plaie ouverte où la douleur qui se manifestait étaient étroitement liée aux souvenirs de la guerre d’Algérie qui faisaient leurs chemins depuis les abimes de la mémoire pour confronter la réalité d’aujourd’hui.

 

Mémoires liées et entremêlées.

Dans notre famille il y’a eu plusieurs résistants mais le plus connu c’est l’oncle de ma mère. On s’en rend rapidement compte lorsqu’à chaque fois que nous devons passer la douane ou un barrage fixe de gendarmerie, on lui demande si elle fait partie de la famille de ce fameux résistant et s’il y un lien de parenté. Et si nous ne comprenions pas vraiment étant petit, le simple fait de voir maman répondre avec fierté qu’il s’agissait effectivement de son oncle nous rendait fier également.

Que la question soit posée en Algérie et dans notre région cela n’a rien d’étonnant. Que la question soit posée dans une école primaire en France l’est beaucoup plus. Une anecdote aussi incroyable qu’invraisemblable où la maîtresse des maternelles, d’origine pieds-noirs, qui en découvrant le nom de jeune fille de ma mère s’empresse de lui demander si elle a un lien de parenté avec la personne que lui évoque ce nom de famille. Ma mère répond par l’affirmative en précisant qu’il s’agit de son oncle mais n’ira pas jusqu’à demander la raison qui pousse la maitresse à poser cette question. La maitresse se contente d’un simple « ah d’accord » qui mettra fin à l’échange et à un malaise bien palpable.

 Ici, la simple évocation d’un nom algérien et c’est plusieurs souvenirs liés à la guerre d’Algérie qui remontent à la surface pour cette femme d’origine pieds-noirs. Ceux d’un père à la recherche d’un rebellealgérien ? Ceux d’un frère ayant croisé le fer avec un de ceux qui sèment la terreur ? Ceux d’un oncle tué par un terroriste ? Nous ne le saurons jamais mais il est certain que la guerre, les combats et le sang ont liés le destin d’hommes et de femmes appartenant à deux camps différents et qui partagent désormais les mémoires d’un même chapitre de l’histoire. Chaquecamp faisant irruption dans les souvenirs et les mémoires de l’autre, les mémoires ne sont ni exclusivement françaises, ni exclusivement algériennes, elles sont liées et entremêlées pour l’éternité.

 

 Contexte français/Recherche d’identité/ Choix des mémoires.

Si mon plus vieux souvenir concernant la guerre d’Algérie reste cette phrase prononcée par ma mère, parler de cette guerre et entrer dans ses détails n’a jamais été une initiative venant de mes parents. N’en déplaise à certains, nous ne grandissons ni ne sommes éduqués avec la haine de la France. Nos parents font le choix de la France, et tous sans exception souhaitent inscrire leurs enfants dans la continuité de ce pays. Nos parents insistent énormément sur le fait de donner le bon exemple, d’être respectueux, et de bien travailler à l’école et tous les binationaux pourront se reconnaître dans ce discours, qu’ils soient sénégalais, algériens ou vietnamiens.

 Si un problème se pose plus tard, le plus souvent à l’adolescence, la raison se trouve selon moi dans le contexte français dans lequel nous évoluons. Pour citer Todd Shepard, il faut bien prendre conscience que « l’homme arabe dont on parle beaucoup en France, in fine, c’est toujours l’homme algérien ». Cet homme arabe, et inconsciemment algérien dans l’esprit français, nous prenons conscience très tôt et très jeune qu’il n’est pas bien vu et qu’il n’est pas apprécié. On grandit dès lors, consciemment ou inconsciemment, avec cette idée que le français ne nous aime pas. Il faut le souligner car l’ordre des choses et la réalité c’est un contexte français où l’enfant qui sera bientôt un adolescent grandit avec cette impression qu’il n’est ni plus ni moins qu’une tache dans le paysage. A la moindre occasion qui se présente on le renvoie à ses origines lui faisant ainsi comprendre qu’il n’est pas et ne sera jamais vraiment français. Pire, il n’y aurait aucune raison d’être fière d’être arabe ou algérien. Être arabe c’est dévalorisant, être algérien c’est encore pire.

 

Affiche de propagande, France, 1964 – voir l’explication en fin d’article

 

Cette dévalorisation et ce rejet entraînent inévitablement la question de l’identité qui devient alors une étape incontournable pour notre génération. Le processus et les réponses sont complexes et multiformes lorsque la question se pose et nous pouvons alors observer deux types de réactions ou plutôt deux réactions types.D’un côté ceux qui vont renier et s’éloigner le plus possible de cette origine qui dérange pour (essayer de) se faire accepter et de l’autre ceux qui par sentiment de révolte ou de résistance vont au contraire se replier sur cette origine. A ce stade, il n’y a pas d’équilibre, il n’y a pas de juste milieu, c’est tout ou rien.

 Dans ce contexte, que l’on opte pour l’une ou l’autre des deux options, nous réagissons face à un contexte et une image que l’on projette sur nous. La réaction se distingue de l’action car elle est instinctive et qu’elle n’est pas le fruit d’une réflexion. Comment en vouloir donc à ceux qui se renient ou à ceux qui se replient ? La réaction « identitaire » est un processus de transformation inévitable au sein d’une société qui n’est pas apaisée avec la notion d’étranger.

 Je choisis pour ma part la seconde option. C’est dans cette quête d’identité et en apprenant à me connaitre, que je finis par découvrir l’Algérie et son histoire. Je découvre alors la guerre d’Algérie comme chapitre de l’histoire algérienne et par la même occasion l’Algérie comme chapitre de ma propre histoire. Je suis au collège quand je décide de me lancer dans cette aventure et si à cette époque nous n’avions ni ordinateur ni internet à la maison, nous avions les souvenirs et les mémoires de mes parents comme principale source d’information.

 

Anecdotes et transmission. 

Je pose un maximum de questions, elles se succèdent et j’essaye surtout d’en savoir plus sur ce héros de la famille dont j’entends parler depuis longtemps. Dans cette quête d’identité, on cherche surtout et avant tout à casser cette image que l’on a longtemps projeté sur nous et pour cela on cherche à trouver des raisons qui nous pousseront à être fier de cette partie-là de notre identité. La guerre d’Algérie se révèle alors de par les récits et les protagonistes que j’apprends à connaitre une source de fierté inestimable.   

 

 

Ma mère me raconte alors l’histoire de mon grand-oncle qui est monté au djebel (maquis) à l’âge de 17 ans et qui n’avait pas plus de 25 ans lorsqu’il a été nommé commandant d’un bataillon de l’ALN(Armée de libération nationale). Il était activement recherché par l’armée française et sa tête était mise à prix. Concernant cette recherche et cette mise à prix, l’anecdote qui nous a le plus marqué ma petite sœur, mon petit frère et moi est celle de son compagnon d’armes, un certain Mabrouk. Plus qu’un compagnon d’armes, il s’agissait en réalité de son oncle. Alors encerclé par l’armée française et sur le point de se faire arrêter, celui-ci décida d’avaler dans son entièreté le « journal » que les moudjahidines faisaient circuler entre eux et qu’il transportait sur lui. Ce journal ou ces quelques feuilles contenaient des informations confidentielles et cruciales quant à la conduite de différentes opérations et attaques prévues mais également des informations confidentielles qui si elles tombaient aux mains de l’ennemi aurait pu le conduire tout droit jusqu’à mon grand-oncle très activement recherché.

Lorsque vous entendez ce genre d’histoire, vous avez les yeux qui pétillent, vous essayez de vous imaginer à la place des protagonistes et vous ressentez une immense fierté. C’est ici que la transmission des mémoires joue, peut-être, son rôle le plus important. L’image de l’arabe voleur, fainéant, agresseur qu’on a longtemps projeté sur vous s’effrite et disparaît peu à peu pour laisser place à des héros qui vous ressemblent et que l’on retrouve parfois au sein de nos propres familles.

Une fois les actes de bravoure et les actions héroïques derrière nous, on se rend compte que la guerre d’Algérie c’est des sacrifices et son lot de tristesse qui va avec. Cette même tristesse qui emporta mon arrière-grand-père qui pleura le départ de son fils pour le front chaque jour jusqu’à sa mort.Rejoindre le maquis dans notre région signifiait être du côté tunisien, derrière la ligne Morice et la ligne Challe, sans possibilité aucune de rendre visite à sa famille. Les seules incursions côté algérien se limitant à la passe d’armes pour les combattants de l’intérieur, aux embuscades et aux opérations de grande envergure. Mon grand-oncle ne rejoindra les siens après sept longues années de guerre, une fois l’indépendance obtenue, sans avoir eu la possibilité de serrer son père une dernière fois dans ses bras.

Au-delà de la souffrance et de la tristesse, la guerre d’Algérie c’est aussi les atrocités et les crimes de guerre commis par l’armée française. C’est ainsi que les oncles de mon grand-père paternel ont été purement et simplement « balancé » d’un hélicoptère sur une forêt de sapins, les boyaux et les tripes accrochés aux branches devant servir d’exemple. Il y’a eu les atrocités mais égalementla torture. Mon arrière-grand-mère en portera les stigmates bien après la fin de la guerre. Cette partie concernant les atrocités, les crimes et la torture ne m’a pas été transmise immédiatement mais cela m’a permis de réaliser une chose essentielle dans l’acceptation pleine et entière de mon identité arabe et algérienne. L’Algérien n’a pas été à l’origine d’une entreprise coloniale fondée sur l’inégalité des êtres humains, il n’a pas non plus privé « les races inférieurs » d’accès à l’éducation et encore moins participé à des massacres plus ou moins grand par dédain total pour la vie humaine. Je n’ai ainsi aucune honte à avoir d’être arabe et d’origine algérienne. Bien au contraire ! Cet homme algérien colonisé et déshumanisé pendant plus de 130 ans a fini par se lever dignement et réussira même à obtenir son indépendance. Son combat et son soulèvement inspireront des dizaines de pays dans la lutte pour l’indépendance et son pays sera même considéré comme la « Mecque des révolutionnaires ».  

L’Algérien, héros et révolutionnaire ! On en prend conscience grâce à la transmission des mémoires et grâce à l’histoire. Face à cela, le langage du colon ou de l’ex-colon qui lorsqu’il parle de l’arabe ne le fait qu’avec mépris et qui pour le « décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire » sa parole à lui ne vaut rien. Cette origine et cette partie de notre identité ne peut être que source de fierté. N’ayez jamais honte d’être d’origine arabe, n’ayez jamais honte d’être d’origine algérienne, n’ayez jamais honte d’être d’une origine étrangère au pays dans lequel vous vous installez. Soyez simplement à la hauteur de cet héritage et des valeurs qui nous ont été transmises.

 A ce moment-là, vous avez parcouru la moitié du chemin. Il vous reste maintenant à accepter le fait que vous êtes aussi et avant tout français et que les deux identités peuvent cohabiter.

Riyad B.

Analyse de l’affiche de propagande (par Farah):

Cette affiche a été publiée dans le magazine Europe Action du 1er octobre 1964, n°22. La une titrait déjà : “Ils seront bientôt un million”. 

Sur le tract figure le portrait d’un personnage fictif : “Mohamed ben Zobi”. Mohamed est le nom musulman le plus répandu, étant celui du Prophète Mohamed, prophète majeur dans la religion musulmane. “Ben” signifie “fils de” et “zobi” veut dire “pénis” en arabe dialectal. 
Cela en fait une affiche profondément injurieuse et stigmatisante envers les franco-algériens arrivés en métropole, musulmans pour l’immense majorité.
En plus d’insulter leur culte, ils sont ainsi associés à des comportements criminels et déviants en étant caricaturés comme des hommes “dangereux” susceptibles de “tuer, violer, voler, piller…etc…”. Les préjugés esthétiques permettent également de servir cette propagande raciste. Cet Algérien est représenté avec de grandes oreilles, un grand nez et un regard menaçant. Des traits largement prononcés afin de renforcer un stéréotype et se servir de la laideur pour représenter de manière péjorative les hommes algériens. Enfin, l’homme recherché porte un tarbouche, couvre-chef porté traditionnellement par les musulmans Algériens et dans le monde arabe en général. Cet accessoire vient ainsi renforcer l’islamophobie de la caricature, à côté de l’idée d’un envahissement de la métropole : “Pour le trouver, inutile d’aller très loin…autour de vous il y en a 700,000 comme lui !”.  
Si Europe Action était une revue d’extrême droite, beaucoup d’autres médias ont malheureusement contribué à faire perdurer cette idéologie raciste. Leila Amine, dans son étude “Postcolonial Paris: Fictions of Intimacy in the City of Light” traite de ce sujet (extrait à lire ici).

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