Tassa’Art

Tassa est chercheuse en histoire de l’art et passionnée par la création. Au mois d’octobre 2020, elle a lancé un compte Instagram ayant « pour objectif de constituer un corpus d’oeuvres traitant des enjeux diasporiques des immigrations nord-africaines. » Un projet motivé par les questions de métissage culturel et de diaspora, qui « s’inscrit dans une démarche plus globale de construction d’un discours et de pensées autour de l’immigration maghrébine et de ses diasporas en France ». C’est la recommandation de la semaine de Récits d’Algérie, par Wafaa et Mélissa.

Image tirée du compte instagram de Tassa, @tassa_art

 

« L’art permet d’exprimer les traumatismes les plus complexes et les plus profonds des diasporas. »

 

Tassa est chercheuse en histoire de l’art et passionnée par la création. Au mois d’ocotbre 2020, elle a lancé un compte Instagram ayant « pour objectif de constituer un corpus d’œuvres traitant des enjeux diasporiques des immigrations nord-africaines en France. Un projet mtoivé par les questions de métissages culturels et diasporiques, qui « s’inscrit dans une démarche plus globale de construction d’un discours et de pensées autour de l’immigration maghrébine et de ses diasporas en France ». C’est la recommandation de la semaine de Récits d’Algérie, par Wafaa et Mélissa.

Il y a quelques jours, nous rencontrions Tassa afin d‘échanger sur son projet Tassa’Art. Ce que Tassa résume comme une historiographie de nos histoires culturelles, de nos identités et de nos créations, est un travail authentique. Il a tout de suite fait écho à certaines problématiques et questionnements auxquels une équipe de jeunes à la double identité et culture, sensible au devoir de mémoire peut être confrontée. Tassa’Art est un projet traduit par un compte Instagram au feed coloré et vibrant qui donne rendez-vous à ses abonnés pour découvrir des œuvres réalisées par des artistes nord africains ou issus des diasporas. Le projet réunit à l’heure actuelle environ une trentaine de travaux artistiques de toutes sortes, présentés à travers le format phare « Un jour, une œuvre ». On y trouve des dessins, de la musique, de la vidéo…

Depuis peu, on retrouve sur Tassa’Art un nouveau format, « Un jour, un artiste », qui nous propose de découvrir des artistes issus des diasporas. Ce projet permet entre autres, de créer le lien entre la diaspora nord-africaine et ses mémoires. Il permet ainsi de mettre en avant la présence de cet art issu de la diaspora, dans l’art français (dans le sens, art que l’on trouve en France).

Récits d’Algérie : « Pour commencer, est-ce que tu pourrais nous parler de ton parcours et de la naissance de ton rapport à l’histoire de l’art ? »

Tassa : “ J’ai vite ressenti les lacunes dans les références à des artistes nords-africains notamment en Histoire de l’art de l’Afrique ou il n’y avait qu’un artiste nord africain, algérien. Alors que les artistes nord-africains sont dignes d’être traités à l’Université française à partir du moment où on y trouve un intérêt chauvin. C’est peut-être un peu brute de dire ça ! En tout cas je ressentais un décalage ! Donc en Master 1 j’ai travaillé sur l’œuvre de Kader Attia qui traite des enjeux mémoriaux, post-coloniaux et néo-coloniaux chez les femmes trans algériennes. Lors de mon Master 2 je me suis spécialisée en recherche sur la cartographie des enjeux mémoriaux identitaires et culturels des artistes des diasporas nord-africaines en France, ces vingts dernières années. J’ai vite été frustrée parce que je devais rester concentrée sur l’art visuel. Ma démarche avec Tassa’Art c’était pouvoir mettre sur le même plan et porter le même regard sur différentes pratiques artistiques contemporaines pratiquées dans les diasporas nords-africaines en France et faire un corpus de leurs œuvres. A la base c’était juste ça.”

Récits d’Algérie : « Toi qui as un double ressenti en tant que métisse et enfant d’immigrée  quel est ton rapport à la double identité/ culture et est-ce que ton approche est différente si l’œuvre est diasporique ou locale ? »

Tassa : « Aujourd’hui, je me sens plus légitime, de parler des questions diasporiques à travers le cas français en tant que française. C’est pourquoi je fais la distinction dans mes choix d’artistes, et dans ma démarche. Les enjeux ne sont pas les mêmes. Par exemple, je ne pourrais pas parler d’un artiste marocain, si il n’y a pas de dialogue avec la France, je ne me sens pas légitime parce que je n’ai pas conscience des enjeux politiques et sociaux du Maroc d’aujourd’hui ou du Maghreb d’aujourd’hui. C’est une manière de me situer dans ce sujet. Mon travail n’aurait pas cette épaisseur sans ma subjectivité. Le fait de traiter du cas français me permet d’affirmer que même si on est racisé en France, on a quand même un regard occidental et le fait de traiter d’enjeux culturels, artistiques hors France, on est dans un rapport néo-colonial parfois méprisant, exotisant… C’est peut-être tiré par les cheveux ! Mais je préfère parler de ce que je connais ! »

« Aujourd’hui j’ai envie de parler d’art en dehors de l’Université, pour voir si c’est cohérent parce qu’en réalité je vois pas l’intérêt de parler pour des gens qui s’écoutent parler et j’ai pas envie de m’écouter parler ».

Récits d’Algérie : «  Dans ta spécialisation il y a le terme Diaspora, et tu l’évoques très souvent sur Tassa’Art, comment tu définirais ce terme et quelle importance tu lui accordes ?

Tassa : « C’est un terme compliqué et qui m’a posé des soucis ! J’ai hésité entre le terme de Diaspora et communauté. Celui de communauté n’était pas assez révélateur. La communauté évoque le fait d’être lié explicitement par quelque chose alors que le terme de diaspora est très implicite. On est une diaspora sans vraiment s’en rendre compte. A la base le terme évoquait les migrations juives. Mais le terme mérite d’être discuté et remis en question. Je l’utilise à défaut de trouver un autre terme plus parlant et plus précis étymologiquement. La communauté c’est quelque de “choisi”, la communauté est un phénomène diasporique mais la diaspora n’est pas une communauté. Il y a un vrai phénomène mémoriel qui existe et c’est d’autant plus intéressant en France, le cas français est archi particulier en Europe ! La France a un rapport à l’altérité, l’immigration et son histoire coloniale hyper complexe. »

Récits d’Algérie : « On arrive à notre deuxième partie de l’interview sur la question du travail de mémoire. Le traitement des mémoires fait partie de ton projet, mais selon toi quel avantage pouvons-nous tirer du fait d’approcher ces sujets historiques sous l’angle artistique ? »

Tassa : « La question des mémoires de la colonisation, de la décolonisation, de l’immigration, est posée de manière transversale depuis 2005-2007, environ, et en parler à travers l’art c’est une façon d’en parler tout en prenant « des pincettes ». En parler en politique, en géopolitique ou histoire etc… C’est encore hyper délicat. En France, hors de Paris, dans le Sud par exemple, la question des mémoires algériennes reste très délicate. L’art permet de sous-entendre certaines choses, de s’exprimer pleinement sur des questions qui pèsent, des sensibilités, des traumatismes générationnels. L’art permet d’exprimer les traumatismes les plus complexes et les plus profonds des diasporas.  Le problème qui persiste, c’est le traitement que les institutions peuvent faire du travail des artistes et la façon dont les points vues peuvent être rendus invisibles. C’est compliqué d’arriver à une pleine liberté sur nos ressentis.

Récits d’Algérie : Le monde politique lutte contre l’introduction de la subjectivité dans ces sujets, est-ce que tu penses que l’art est justement la brèche de subjectivité dans les mémoires ?

Tassa : « La question de la subjectivité est compliquée à porter. Ca biaise les points de vue au nom de la neutralité. Parler d’art c’est un tour de passe passe pour parler de subjectivité et que ce soit légitime. Une œuvre c’est le regard de quelqu’un sur quelque chose. La difficulté se posera sur la légitimité, est-ce que l’œuvre est exposée dans un musée ? Tassa’Art se détache de la question de la légitimité muséale et institutionnelle. Cela permet de complexifier les discours autour des enjeux de la mémoire par exemple. »

Récits d’Algérie : “Le projet Tassa’Art a été très bien accueilli et il semble répondre à un réel besoin. Comment penses-tu que ton travail contribue à lutter contre l’occultation des mémoires nord-africaines ?”

Tassa : Dans mon travail, j’ai d’abord envie de répondre aux attentes des artistes, de leur donner la parole. J’aime travailler avec eux, écouter leurs points de vue, leurs ressentis et créer une sorte de bulle bienveillante autour de leur pratique. C’est aussi un moyen de constituer un réseau et de parler d’artistes dont on ne parle pas forcément qui peuvent être extrêmement isolés. Il faut absolument encourager les artistes à continuer de pratiquer leurs arts. Il faut leur dire que ce qu’ils font plaît et que leurs travaux parlent à des gens, qu’ils ne sont pas obligés d’avoir une formation artistique ni d’exposer en musée, d’être inscrits, d’avoir une place dans une certaine industrie pour qu’ils soient intéressants.

De plus, on a tendance à trouver des intentions aux artistes qui ne sont pas les leurs, surtout quand ceux-ci sont maghrébins et/ou musulmans. Ça me fait penser à une œuvre de Kader Attia, Ghost (2007) où l’on voit une salle remplie de figures en aluminiumà genoux. On lui a directement associé l’évocation d’une supposé “soumission de la femme” en Islam alors qu’il représentait simplement sa mère dans une position de prosternation. Tassa’Art permet de présenter un corpus d’œuvres sans regard fétichisant, en laissant les artistes introduire leurs travaux comme bon leur semble.

Récits d’Algérie : Dans le cadre de la question des mémoires, j’imagine que Tassa’Art doit être une plateforme libératrice car elle permet de s’affranchir partiellement des récupérations possibles de leurs travaux.

Tassa : Exactement! C’est aussi décriminaliser certaines questions. Tout le monde ne fait pas de la politique, bien que tout soit politique. On peut parler des mémoires sans forcément avoir un discours grave. Il y a des artistes qui abordent ces questions de manière plus légère, parfois même ludique, drôle ou ironique. Cela permet de complexifier le regard qu’on porte sur les diasporas. Tout le monde ne veut pas être porte-parole, certains ne s’identifient même pas comme nord-africains. Aujourd’hui il s’agit d’être racisé ou issu de l’immigration comme on le veut et avec des questions qu’on aborde comme on veut également.

La question des mémoires est discutée sur Tassa’Art de manière vraiment plurielle. Tu verras des artistes qui en parleront via l’archive et la photographie, d’autres en parleront de manière beaucoup plus intime et implicite, en évoquant une mémoire qui passe par le geste par exemple. Il existe des manières d’aborder, de construire et d’entretenir la mémoire sans avoir un discours grave ou historique.

Récits d’Algérie : Y-a-t-il des formes d’art ou des thèmes qui sont récurrents dans les arts contemporains nord-africains ?

Tassa : Ça dépend à quelle échelle. Si on se demande globalement si il y a des récurrences dans les pratiques artistiques des diasporas nord-africaines en France, alors non. Tout le monde n’aborde pas son art à travers le prisme mémoriel, identitaire ou culturel. Le souci c’est qu’aujourd’hui c’est tellement compliqué. Juste le fait d’être là et d’exister devient politique. Malgré tout, à l’heure actuelle j’estime que c’est nécessaire de se positionner mais à terme, le but serait qu’un jour tout cela soit acquis et que chaque artiste puisse aborder les thèmes de son choix quand il le souhaite. Certains portent les questions mémorielles et identitaires comme revendications et d’autres comme simples références. Dans le rap par exemple, le fait d’être maghrébin amène notamment des références communes dans des lyrics qui peuvent nous parler plus ou moins. C’est aussi une question de génération. Il y a des degrés d’implication, identitaires et mémoriels selon les générations dans les pratiques artistiques.

Récits d’Algérie : Tu as évoqué plusieurs fois l’impact colonial qui est toujours présent dans les sociétés autrefois colonisées et celles qui étaient colonisatrices. Comment tu décrirais l’impact néocolonial dans l’art issu des diasporas ?

Tassa : On parle beaucoup d’orientalisme justement. D’abord, c’est relativement compliqué d’aborder le néocolonialisme au regard des théories postcoloniales en France qui déjà ne sont pas acceptées. Ces questions ne sont même pas encore intégrées… Le néocolonialisme dans les arts des diasporas nord-africaines est hyper insidieux. Parfois il y a un excès de zèle pour aborder certaines questions, ce qui biaise la pratique artistique et du coup on s’interroge surtout sur la manière dont les choses sont exprimées. De base, le fait qu’on sélectionne les sujets, les propos, et les artistes qui parlent de ces questions est pour moi une forme de néocolonialisme. Le fait que les institutions aient la mainmise sur la manière dont on aborde notre histoire, est une forme de néocolonialisme. Deuxièmement il y a quelque chose de plus évident, vous en avez parlé sur Récits d’Algérie, c’est qu’encore aujourd’hui dans les archives du Musée de l’Homme il y a des crânes algériens alors qu’il existe une loi (Loi Musée de 2001) disposant que les restes humains doivent être restitués aux pays d’origine. Le fait d’avoir modifié le statut de ces objets, de les avoir transformés en œuvre d’art, c’est une facettes très insidieuse de la colonisation. Et le fait de garder ces objets, de les exposer encore aujourd’hui, de faire de l’argent sur ça et de faire briller la France à travers cela, c’est la preuve qu’on est quand-même dans un néocolonialisme.

Récits d’Algérie : Tu as évoqué plusieurs fois la nécessité d’approcher une œuvre par le prisme de plusieurs disciplines. Quels outils utilises-tu pour analyser les discours politiques, historiques que laissent transparaître les œuvres ?

Tassa : Je fais de l’analyse d’œuvre depuis presque 10 ans maintenant donc c’est compliqué de répondre à cette question de manière exhaustive. Je dirais que c’est d’abord des discussions avec les miens, que ce soit mes amis ou les artistes avec lesquels je travaille. C’est un ensemble d’inspirations qui ne sont pas forcément choisies qui orientent et font évoluer mon approche. Ensuite les influences sont multiples, ça va de l’actualité politique, voir les dernières sorties au cinéma et suivre l’actualité littéraire et musicale. Il y a plein d’éléments. Les seuls liens qui réunissent le tout est diasporique et nord-africain.

Récits d’Algérie : Pour conclure, quel objectif aimerais-tu atteindre sur le long terme avec Tassa’Art?

Tassa : Tassa’Art n’a pas vocation à être quelque chose de précis. J’essaie d’élargir mes horizons et de traiter plusieurs questions et plusieurs types d’œuvres. Finalement, plusieurs publics se retrouvent sur Tassa’Art. C’est aussi un moyen d’appuyer ma future thèse. Pour l’instant, ce projet me permet de rencontrer et d’être validée par beaucoup d’artistes et par les miens. On verra bien où tout cela va me mener!

Récits d’Algérie : Enfin, si tu devais nous recommander une œuvre, laquelle ce serait?

Tassa : Pour Récits d’Algérie, je conseillerais “Mon Manuel d’Histoire” de Katia Kameli, parce que c’est une des artistes à ma connaissance qui revendique le plus l’histoire algérienne à travers ses identités en franco-algérienne. Elle a un regard sur la question de la mémoire qui est très intéressant. Et puis je trouve ça assez parlant, même pour quelqu’un qui n’est pas très familier avec l’art, surtout pour des jeunes qui ressentent les défauts de la mémoire algérienne et de la manière de faire l’Histoire en France.

Récits d’Algérie: Merci beaucoup Tassa! C’était super intéressant!

Son instagram : @tassa_art

Un entretien écrit et mené par Wafaa et Mélissa

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