Résistantes

Parler de la guerre d’Algérie à travers des femmes, mettre en valeur leur parole et leur rôle. C’est ce qu’a réalisé Fatima Sissani dans son documentaire Résistantes, recommandation de la semaine de Sarah.

 

 

« Tes cheveux démêlés cachent une guerre de 7 ans »

 

Dans son film documentaire, Fatima Sissani aborde la question de la résistance féminine lors de la guerre d’Algérie. Elle met l’accent sur le rôle de ces femmes, sur la solidarité entre elles et sur leurs espoirs communs. A travers l’intervention de trois anciennes résistantes engagées aux côtés du Front de Libération National (FLN), le documentaire raconte l’Algérie colonisée, raciste, ségrégationniste, en guerre et en quête d’indépendance. Les Résistantes mettent ainsi fin à des décennies de silence et s’expriment dans ce film afin d’entretenir la mémoire collective et de se battre face à l’indifférence des nouvelles générations vis-à-vis de leurs différentes histoires, de leurs combats et de leurs sacrifices.  Ces trois femmes se nomment Eveline, Zoulikha et Alice.

Eveline Lavalette Safir, d’origine française et née en 1927 à Rouïba en Algérie, faisait socialement partie du côté des dominants. Seulement, elle adhère à l’Association de la Jeunesse Algérienne pour l’Action Sociale (AJAAS) en 1951, elle rejoint les rangs du FLN en 1955 comme agente de liaison et participe à l’impression du journal clandestin El Moudjahid (elle rédige également l’appel à la grève des étudiants de février 1956). Elle est arrêtée en 1956 par la police française et est détenue à la maison d’arrêt d’Oran, où elle subit la torture. Elle est transférée dans deux autres centres de détention avant d’être libérée en 1959. A la fin de la guerre, elle refuse la double nationalité et fut inhumée à Alger en 2014.

Zoulikha Bekaddour nait en 1934 à Tiaret en Algérie, elle est la troisième parmi une sororie de six filles. Dès son adolescence, elle écoute les discours nationalistes de ses proches, sans en mesurer la portée. A l’université, elle évolue aux côtés d’étudiants militants et participe à la grève étudiante de 1956.  La même année, elle rejoint le FLN et assure le secrétariat et les liaisons dans la ville d’Oran, puis avec Alger. Par la suite, elle est arrêtée en novembre et détenue à la maison d’arrêt d’Oran (où elle rencontre Eveline), et subit également la torture. Elle est transférée à Alger et est libérée en 1958.

Enfin, Alice Cherki nait en 1936 à Alger. Appartenant à une famille judéo-algérienne, elle est confrontée à l’antisémitisme dès son plus jeune âge, ce qui éveille son engagement politique. En 1954, elle rejoint l’Association de la Jeunesse Algérienne pour l’Action Sociale (AJAAS), puis se réfugie à Tunis en 1958 et y travaille dans une clinique. Ensuite, elle bénéficie de la bourse du Gouvernement Provisoire de la République Algérienne (GPRA) et finit ses études en Allemagne de l’Est. Elle retourne en Algérie à la veille de l’indépendance, en 1962.

 

« Fatima Sissani privilégie la parole féminine, souvent invisibilisée dans les conflits armés »

 

Ce film documentaire est tourné en 2014 et sorti en 2019 (après une première tentative de sortie en 2017). J’ai eu la chance de le voir au cinéma le Luxy (à Ivry-sur-Seine) et Fatima Sissani était présente lors de la projection. Nous avons pu lui poser des questions à propos de ces femmes, elle nous a parlé des conditions de tournage, de son envie de délier leur voix et de montrer la sororité entre ces femmes qui ont osé résister pour la liberté.  

Ainsi, dans son film documentaire, Fatima Sissani privilégie la parole féminine, souvent invisibilisée dans les conflits armés. Face à ces trois femmes qui délient leur parole et qui racontent la réalité de la guerre ainsi que tout ce qu’elle a impliqué pour elles (incarcération, torture, exil, clandestinité, psychiatrie…), j’ai pu me rendre compte de la dimension collective cette guerre et de la solidarité qui émanait des groupes en faveur de l’indépendance, car ils regroupaient non seulement les algériens mais aussi les européens, non seulement les bourgeois mais aussi les prolétaires et non seulement les hommes mais aussi les femmes. En plus de cela, j’ai bien-sûr pu me rendre compte du rôle majeur joué par les femmes dans la résistance algérienne (celles qui ont porté/posé les bombes, qui ont transporté des armes, des messages ou des tracts, caché des résistants, pris les armes, assuré le quotidien dans les villages, etc…). Fatima Sissani nous offre un film bruyant car elle donne une voix aux non-dits de cette guerre. La question de la torture est abordée et accompagnée par les témoignages de ces femmes. Elle parle de l’après-guerre, des français amnistiés ou exemptés de tout soupçon… Aussi, elle met l’accent sur la légitimité de cette guerre, qui n’est pas considérée comme telle.

Au final, elle s’interroge quant au silence de ces femmes lorsqu’il s’agit de raconter la colonisation et l’histoire de la guerre d’indépendance algérienne, on pourrait se demander : pourquoi s’être tues si longtemps ?  De nombreuses réponses, peut-être la peur de faire ressurgir un passé, une douleur profonde. Peut-être la honte, un sentiment d’insécurité ou juste l’envie de passer à autre chose, penser à l’avenir de l’Algérie. Fatima Sissani nous offre ici un format que je trouve assez spécial car, pour la première fois, il s’agissait d’un film basé sur l’expérience de femmes, sans aucun spécialiste, sans hommes. Il n’y avait qu’elles et ce qu’elles ont décidé de dévoiler après toutes ces années de silence.

 

Par Sarah E

Fatima Sissani
Alice Cherki
Zoulikha Bekaddour
Evelyne Safir Lavalette

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