Récits d’Algérie a un an ! Les mots de la fondatrice

Récits d’Algérie a un an ! Pour notre premier anniversaire, chaque membre de l’équipe répond à la question “En un an, que m’a apporté Récits d’Algérie ?”. Au tour de Farah, la fondatrice, de se prêter à l’exercice.

 

Récits d’Algérie a un an !


J’ai pour habitude, depuis son lancement, de décrire Récits d’Algérie comme mon bébé. J’ai tellement réfléchi, pensé et travaillé le projet, que lorsqu’il est né en février dernier, j’avais la sensation de livrer une part très importante de moi-même. Aujourd’hui, ce bébé a un an. Il a appris à marcher, et demande du temps et de l’énergie à ceux qui le font grandir et donnent le meilleur d’eux-mêmes pour espérer le voir adopter la meilleure trajectoire. Ce bébé, vous le voyez évoluer aussi. Et en un an, grâce à nous tous, il a parcouru bien du chemin.

En février 2020, alors que je n’avais que la dimension “collecte et transmission de Récits” au lancement du projet, nombreuses ont été les personnes souhaitant y contribuer, et c’est ainsi que Récits d’Algérie est devenu une plateforme collaborative, où chacun peut écrire sur les sujets qu’il souhaite tant qu’ils sont en phase avec la ligne éditoriale. Des recommandations littéraires, cinématographiques, des portraits de personnages importants, des souvenirs…tous ont leur place sur la plateforme Récits d’Algérie, enrichie par ce travail d’équipe.

Depuis quelque temps, je trouve amusant de relever que chaque fois que je présente le projet à des personnes qui n’auraient que peu d’idée de ce que représente la guerre d’indépendance algérienne, une question revient sans cesse : Qu’est-ce que le projet t’apporte ?

C’est vrai qu’il est une chose que nous comprenons d’emblée entre Algériens : le poids de l’histoire et l’importance de notre héritage. De ce côté-là, toujours deux réactions. La plus fréquente est celle de l’enthousiasme ; “C’est super ce que tu fais, que Dieu te facilite dans ton projet. C’est important”. La deuxième, celle de quelques anciens ; “Ne perds pas ton temps avec la guerre ma fille. Concentre-toi sur tes études. C’est du passé tout ça, regarde devant toi”. En somme, je renvoie cette image, auprès des Algériens, d’une jeune fille motivée qui souhaite rendre hommage à la mémoire de ses aînés, sensibiliser les plus jeunes à cette histoire, et faire sortir ces récits de nos foyers. Pour la majorité qui m’encourage, il s’agit d’une démarche très positive. Pour la minorité qui me motive plutôt à laisser ça de côté et me concentrer sur mes études, il s’agit surtout de conseils afin de me protéger. “Tu es jeune, tu ne connais pas la guerre. Ne cherche pas à te faire du mal, laisse ça derrière…”
Mais j’ai remarqué que souvent, on me demande surtout d’expliquer ce que cette démarche m’apporte. Peut-être que ce n’est pas forcément évident pour tous en fin de compte. Alors, pour le premier anniversaire de Récits d’Algérie, c’est le moment de faire le bilan, et de répondre à cette question très large qu’on me pose tant. Que m’apporte Récits d’Algérie ?

1. Sur le plan de ma personne

Récits d’Algérie est d’abord une source d’épanouissement et de challenge. Épanouissement car c’est un projet qui me passionne, et qui est totalement en phase avec ce que je suis et ce que je souhaite mener. Challenge car je ne souhaite pas m’arrêter à la collecte de récits, mais à leur transmission. Et c’est cette étape qui prendra du temps, car viendra le jour où la plateforme devra être complétée par d’autres actions.  Récits d’Algérie m’a ainsi permis de prendre confiance en moi, en mon projet, en ma manière de le construire. J’apprends tous les jours, sur différents plans, ce qui me permets de gagner en expérience et ainsi en assurance, que ce soit quant à la prise de contact avec les anciens, leur famille, avec les contributeurs, les graphistes, les compositeurs… ou encore quant à la gestion de la ligne éditoriale, et de l’équipe.

2. Sur le plan de mes compétences

On ne s’en rend pas forcément compte, mais l’essentiel d’un projet réside dans la somme d’efforts qui se font en interne ; ce que j’appelle “le travail de l’ombre”. Un projet ne sera jamais solide si les fondations de ton chantier ne le permettent pas. Pour avoir une construction solide, il faut des fondations solides. Donc plus les efforts internes sont importants, plus le projet sera de qualité. En ce qui concerne Récits d’Algérie, le travail de l’ombre dont je suis en charge est relatif au montage de nos productions, à la gestion de la ligne éditoriale, à la relecture des articles, à leur édition sur le site, à l’instauration et au maintien d’un rythme régulier de travail, à la gestion de l’équipe, à la gestion du planning de publications, à la prise de contact avec les témoins, à la réponse des mails et messages destinés à Récits d’Algérie, à la réalisation des visuels, à la publication sur les réseaux, etc… Récits d’Algérie m’a ainsi obligée à trouver un équilibre pour gérer le projet en parallèle de mes études. En cela, il m’a apporté rigueur, organisation et assiduité (j’entends l’assiduité à mon sens, mes camarades de promotion diraient sûrement qu’ils me voient peu aux cours magistraux…ce à quoi je ne pourrai qu’acquiescer). 

3. Ce qui me tient le plus à cœur : que m’a apporté chaque récit ?

Les mémoires. Ce sont elles qui constituent l’essence du projet Récits d’Algérie. Les récolter et les transmettre est ma première source d’épanouissement. Alors, mon répondre à la question Que m’apporte Récits d’Algérie, je ne peux manquer d’évoquer que m’a apporté chaque récit de Récits d’Algérie ? Je ne vais parler que des récits que j’ai récoltés moi-même et qui ont nécessité un travail important de ma part, sur la partie recueil plutôt que production.

– Été 2018. Le témoignage de Yamina Khali

Ce témoignage m’a été envoyé par une camarade de promotion à qui j’avais parlé de mon envie de mener un recueil de témoignage. A ce moment-là, je ne savais pas tout à fait quel format prendrait ce projet.
Après lui avoir transmis une liste de questions à poser, Anissa m’a alors envoyé des extraits vidéo de sa discussion avec sa grand-mère, madame Yamina Khali. Il faut dire que je n’en ai pas dormi. Elle parlait des viols commis par les soldats de l’armée française au village, et avait 8 ans à ce moment-là.
En recevant ce témoignage, je ne m’étais pas préparée à la douleur émotionnelle que représenteraient de tels récits, et la nécessité de se constituer une carapace pour en récolter.
Je n’ai d’ailleurs toujours pas diffusé ce témoignage, notamment pour ces raisons. Je ne me vois pas le diffuser comme ça sur internet. Ce récit peut heurter et le numérique ne me paraît pas adapté au caractère précieux du témoignage. On verra quand le temps sera venu.
Le témoignage de Yamina Khali m’a donc apporté, au-delà du récit, des réflexions relevant de l’éthique du projet. Comment je veux le mener, quelles sont les valeurs qui vont l’irriguer, les principes que je vais me fixer à travers cette collecte et transmission de récits…

– Été 2018. Témoignage de Boualem Boashash.

Le récit du Professeur Boualem Boashash m’a appris qu’il était possible de surmonter les épreuves les plus difficiles avec beaucoup de détermination, même si cela implique de gros sacrifices. Que l’épanouissement d’une vie et la réussite professionnelle se trouvent parfois ailleurs, là où on ne l’envisage pas forcément. Il m’a aussi appris qu’il était possible de réussir en conservant ses valeurs personnelles et religieuses. Qu’il n’était pas obligatoire de procéder à ce fameux compromis qu’on nous impose en tant que musulmans en France. Que la recherche et la connaissance permettaient de trouver des réponses à ses questions, à tout âge. Qu’il fallait être curieux pour toute la vie.
Boualem Boashash m’a aussi profondément inspirée. Par son humilité, sa sagesse, sa pédagogie, son soutien.
Notre rencontre à Lyon, l’été 2020, m’a confirmé tout cela. Je suis extrêmement reconnaissante d’avoir rencontré Boualem Boashash alors que Récits d’Algérie n’était à peine qu’un projet embryonnaire.

– Le témoignage de Louis Defranchi

Premier témoignage d’un ancien appelé français envoyé en Algérie lors de son service militaire. Le témoignage de Louis Defranchi m’a appris qu’il était criminel d’envoyer des jeunes français faire la guerre. Qu’il n’y avait pas deux blocs “France contre Algérie” mais bien deux systèmes qui se combattaient. Celui du maintien de la domination française représenté par la politique française contre celui de la fin de la colonisation mené par le FLN. Et que les soldats français étaient au final utilisés comme des “dindons de la farce” de ce conflit politique, comme il l’explique si clairement. Il m’a aussi appris l’ignorance qu’avaient les gens en métropole sur la situation en Algérie. Au final, notre échange m’a tout simplement fait réaliser qu’on avait beaucoup à apprendre de ces anciens appelés français.

– Le témoignage de Mohamed Baalache

Le témoignage de Mohamed Balaache m’a apporté une réalité du temps de la colonisation. De mettre des vies, des voix et des réalités derrière ce terme si péjoratif : “indigène”. La tristesse aussi qui a suivi la joie de l’indépendance, une fois le cessez-le-feu et la peine de ne pouvoir le célébrer avec ses proches morts au combat ou disparus durant la guerre. Mon grand-père parlant très peu de la guerre d’indépendance, ce récit a été particulièrement enrichissant pour moi. Comme si j’assemblais petit à petit les pièces du puzzle, pour reprendre la métaphore de Faiza Guene. C’est aussi ce témoignage qui m’a motivée à lancer la plate-forme à laquelle je pensais depuis un moment. L’embryon de Récits d’Algérie était déjà là, il se développera ensuite au fil des témoignages.

– Été 2019. Témoignage du hadj Belkacem Kadri, Allah yerahmo. Et de sa femme, Hemama Kadri.

Je souhaite dans un premier temps rendre hommage à Monsieur Belkacem Kadri. Je suis infiniment reconnaissante d’avoir pu le recontrer et d’avoir pu récolter ses récits. Je ne remercierai jamais assez la famille Kadri pour leur accueil et leur confiance. Il s’agissait du premier témoignage que je récoltais au format vidéo dans le cadre de Récits d’Algérie. J’étais déjà très habituée à tourner face caméra pour d’autres projets, donc l’aspect technique m’était familier. Mais je ne savais pas tout à fait comment je devais être lors de l’entretien vidéo. Comment faire pour les mettre à l’aise et qu’ils se confient à moi sur des passages très difficiles de leur vie ? Sur des événements si traumatisants ?  Tout ça, c’était sans compter l’aide et la confiance de leur fils, Nabil. Au final, je me suis posée trop de questions. J’ai simplement filmé l’entretien le plus précieux et sincère qu’il puisse être. Une discussion entre des parents et leur fils. C’était le meilleur format, j’ai adoré les voir converser.
Le témoignage de Hadj Belkacem Kadri a suscité en moi beaucoup d’admiration et de respect. Son témoignage fait partie de ceux qu’on ne partage pas assez. Celui d’un homme qui vivait dans la misère et qui a subi la guerre. Qui n’a vécu que pour les siens avant de vivre pour lui. Malgré tout, son discours était emprunt de tant de sagesse. Enfin, je dirais que ce témoignage a suscité en moi de nombreuses réflexions que je n’avais pas eu jusque là concernant la guerre de libération. Comment notre condition sociale peut déterminer nos actions malgré nous, surtout dans le cas de l’extrême pauvreté et la misère.
Il m’a aussi rappelé combien nous devions être reconnaissant envers cette génération qui a tout sacrifié pour que les prochaines puissent vivre dans de meilleures conditions.

Madame Hemama Kadri

Le témoignage de Hemama Kadri m’a beaucoup touchée. D’abord, car elle ne souhaitait pas témoigner au départ. Puis c’est en écoutant son mari qu’elle a manifesté son envie de se confier elle aussi au sujet de son vécu lors de la guerre d’indépendance. Son témoignage m’a bouleversée en réalité. Elle a cette sagesse et cette douceur de nos grands mères. Hemama Kadri est un puits d’histoires et d’anecdotes. Sa mémoire est intacte. Elle qui a tant vécu, ne dit jamais qu’elle a souffert. Sa résilience m’a fascinée. J’admire grandement cette femme et ce qu’elle représente pour nous tous. J’ai hâte de vous partager ses récits.

– Été 2020 : les récits de Georges Garié

Notre rencontre avec Georges Garié fait partie de ces rencontres qui marquent pour la vie. Ce qui m’a le plus marquée avec Georges Garié, c’est la personne plus que le récit. Je m’attendais à tout sauf passer un week-end avec un grand père de 90 ans si énergique et si inspirant. Georges Garié est un précieux personnage. A 90 ans, il déborde de projets et d’une énergie fédératrice. Nous n’avons pas rencontré que Georges Garié lors de notre séjour à Arrout, mais aussi des voisins, des habitants du village, des amis… Tous animés par la même chaleur humaine que celle de Georges Garié.
Son récit est celui d’un réfractaire à la Guerre d’Algérie et qui exerce aujourd’hui un fort devoir de réparation. Il fait partie de la 4ACG, association d’anciens amis et combattants contre la guerre dont les membres reversent leur pension militaire à des associations algériennes. J’aime beaucoup le franc parler de Georges Garié, et son amour pour la vie, pour l’Autre et pour Georges Brassens. En trois jours, il nous a tant transmis et tant donné. Notre rencontre m’a appris qu’à 90 ans, je veux être comme Georges Garié : vive, pleine de projets, investie dans ceux de mes enfants et petits-enfants, et ravie de recevoir des jeunes pour les aider à mettre en lumière une vérité.

Plus récemment, j’ai récolté les récits de Jeanne Hadad et de Xavier Jacquey.
Celui de Jeanne Hadad m’a apporté que les non-dits et les silences en disaient long. Ses récits sont ceux d’une femme qui a épouse le pays et la lutte de son mari, Said Hadad, qui était joueur de football au sein de l’équipe nationale formée par le FLN. Bien qu’elle est fière et heureuse de ce combat, elle ne m’en a parlé que très peu, car trop d’émotions. Jeanne Hadad, c’est la pudeur et le rire.

Xavier Jacquey, c’est le témoignage d’un appelé français envoyé en Algérie en tant qu’infirmier alors qu’il ne saisissait pas pourquoi empêcher un peuple d’accéder à son indépendance. Ses récits sont à lier avec les lettres qu’il avait envoyé à ses parents et qui constituent le livre « Ces appelés qui ont dit non à la torture ». Son récit m’a appris que pour les réfractaires à la guerre, la désobéissance au sein de l’armée française se faisait à travers des « gestes d’humanité » envers les détenus et les civils. Qu’au milieu de l’horreur de la guerre et des exactions, certains soldats exerçaient un refus d’obéissance aux ordres reçus par des gestes de fraternité envers les détenus ou les civils algériens.

Merci à toutes ces personnes que j’ai rencontrées pour ces échanges si intimes et précieux. Merci à tous ceux qui me partagent des récits d’Algérie. Merci à toutes les personnes qui me font confiance et m’aident à porter Récits d’Algérie. Merci à tous ceux qui soutiennent Récits d’Algérie. Et merci à vous de m’avoir lue,

Longue vie aux récits !

Farah

 

 

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