Luttes et insoumissions: La jeunesse et les syndicats étudiants

Publié le 20 septembre 2023
Etudiants devant le palais de la mutualité, 1960

Premier article d’un cycle en trois épisodes au sujet des luttes et insoumissions à l’ordre colonial en métropole.

Avant toute chose, il convient de comprendre que l’engagement profond de certaines parties de la population française en faveur d’une Algérie libre est le reflet de la défense des valeurs républicaines françaises : ces groupes et individus deviennent les garants d’une France des droits de l’homme, bafouée par les exactions commises en Algérie. Ces Français se battent pour la souveraineté de l’Algérie, au nom de l’intégrité politique de la France.

Dans un contexte de guerre d’indépendance, le lien entre la métropole et ses colonies est dominé par l’idée du maintien de l’ordre colonial. Ce dernier est légiféré par le Code de l’Indigénat, qui définit un régime d’exception pour une partie de la population, depuis 1881. Les acteurs au cœur du maintien de ce système en Algérie, en métropole et ailleurs, sont les soldats, policiers, gardes cercles – policiers assignés à une circonscription -, ou encore les gendarmes. L’ordre colonial est maintenu par la revendication de l’État à monopoliser la violence physique sur le territoire colonial ; et cela va de pair avec un ensemble de discours, de dispositifs et de techniques. L’État oriente ses actions pour que rien ne vienne remettre en cause le gouvernement colonial, c’est-à-dire pour dissuader toute volonté de lutte ou confrontation.

Dès sa mise en place, l’ordre colonial est contesté. En première ligne : les populations que l’armée française tente d’assouvir. Très vite, ces dernières se fédèrent autour d’organisations nationalistes. En 1954, le FLN ouvre le conflit armé. Plusieurs formes d’engagements en faveur de l’indépendance, déjà présentes avant 1954, prennent forme. Des voix s’élèvent en métropole, à commencer par celles de la jeunesse française par le biais d’organisations syndicales manifestant leur soutien à la lutte. 

Loin de retirer “l’agency” – la capacité d’agir – des populations algériennes qui ont combattu pour leur indépendance, cette série d’articles tentera d’explorer les différents moyens d’expression de l’opposition à la guerre qui se sont offerts aux populations françaises de métropole, au-delà de la lutte armée. Nous limitons le thème à la métropole avant tout pour des raisons pratiques. L’enjeu est également d’explorer les différents degrés et échelles d’engagement, allant de l’individu en tant qu’entité isolée, au groupe organisé.

Cette série vise également à rappeler que la guerre d’Algérie, loin de faire l’unanimité, a divisé l’opinion publique française. La série comporte alors trois articles qui ne recensent pas de manière exhaustive les différents moyens d’insoumission à l’ordre colonial en métropole. Le premier article encadre la jeunesse engagée qui s’exprime par le biais de syndicats étudiants ; il s’agira ensuite d’explorer la position des intellectuels quittant le monde des idées pour prendre position dans la réalité politique ; pour enfin aboutir à ces Français appelés à maintenir l’ordre colonial en Algérie dans le cadre de leur service militaire et qui choisissent la voie de l’insoumission.

La jeunesse et les syndicats étudiants. Paris, 1960

Pour ce premier article de ce triptyque, Marwa se penche sur la jeunesse engagée, qui a constitué un groupe d’actions massif pendant la guerre d’Algérie. Plusieurs initiatives étudiantes s’organisent et cherchent à militer contre l’ordre colonial imposé en Algérie. A travers plusieurs archives de type journalistique, Marwa propose de comprendre la manière dont l’UNEF a tenté en métropole de rassembler la jeunesse et porter sa voix pour revendiquer une paix négociée en Algérie.

Une métropole sous tension

Métropole française. 1960. La France est éprouvée par un conflit qui dure déjà depuis 6 ans. Conflit armé dans ses départements algériens, elle doit également faire face à des soulèvements de solidarité avec le peuple en lutte en métropole. Attentats et manifestations de chaque côté se multiplient, tandis que la préfecture de police peine à rappeler les citoyens à l’ordre.

Dans les archives de l’INA, nous avons accès à des images de barrages nocturnes à Paris en janvier 1961 « à la suite des événements d’Algérie » pour reprendre le titre du document. Les acteurs du maintien de l’ordre : policiers, gardiens de la paix, agents, etc, mettent en place des quadrillages dans la capitale, contrôlent, fouillent les véhicules en circulation et mobilisent leurs chiens d’intervention et de patrouille. Malgré l’absence de son, la violence des interventions nocturnes résonnent dans ces archives vidéo. La France fait face à un contexte d’hostilité et de vacillement de l’ordre colonial au début des années 1960, et tente coûte que coûte de le contrôler. La métropole est sous tension.

Organiser la jeunesse : l’UNEF, catalyseur des étudiants engagés

Le 27 octobre 1960, l’UNEF (Union Nationale des Étudiants de France) organise une assemblée générale de grande ampleur à la Mutualité à Paris, pour protester contre la guerre d’Algérie et encourager les négociations. 

Selon l’article publié dans Le Monde le 27 octobre 1960 « La manifestation pour la paix en Algérie aura lieu à la Mutualité (…). M. Papon a accepté que notre manifestation ait lieu à 18 heures à la Mutualité. Cette salle ne suffira vraisemblablement pas à contenir tous les manifestants. C’est pourquoi va être défini un périmètre de vues autour de la Mutualité où ils pourront se rassembler. [Mercredi, en fin de matinée, le ministère de l’intérieur tenait à préciser que les rassemblements sur la voie publique étaient toujours interdits et qu’il n’était pas question de “définir un périmètre ” autour du palais de la Mutualité.] Les organisateurs ont accepté, indiqua encore M. Gaudez, que le rassemblement soit bref. Il n’y aura qu’un seul discours, après quoi les participants seront invités à se disperser. (…) La salle de la Mutualité est d’ailleurs réservée à 20 heures par M. Poujade ». Cependant, le terme « manifestation » ici est à ne pas confondre avec le mouvement de rue, mais il doit être compris comme l’organisation de l’assemblée générale. Les manifestations au sens propre demeurent interdites. Les organisateurs sont bien conscients des risques encourus et de l’ombre de la répression policière qui pèse sur l’événement. Les précautions sont alors prises pour éviter tout débordement. 

Cette manifestation s’adresse non seulement aux étudiants mais aussi aux forces actrices de gauche. L’UNEF s’était en plus rapprochée de l’UGEMA (Union Générale des Étudiants Musulmans Algériens), association de la société civile algérienne liée au FLN. La base de l’UNEF est aussi sensible aux idées défendues par le mouvement Jeune résistance, qui lutte par exemple en faveur de la désertion. Une convergence politique est donc observable, tandis que l’UNEF entend à ce moment-là jouer le rôle de catalyseur en métropole de cette convergence. Elle est en effet une source d’énergie importante dans la lutte anticolonialiste. Leur enjeu est d’asseoir les étudiants comme force politique dans le cadre du mouvement pour la paix en Algérie. En effet, Eithan Orbiki appuie sur cette idée dans “Les étudiants de France et la guerre d’Algérie” : “Voici donc la nouvelle situation durant cet été 1960 : l’UNEF est désignée comme force importante de la gauche française et vecteur énergique du mouvement pour la paix en Algérie d’une part ; et, de l’autre, elle est condamnée par la droite et sanctionnée par le pouvoir. Cette situation impose à l’UNEF une nouvelle exigence : mieux définir ce que représentent les étudiants comme force politique, et se positionner plus concrètement parmi les forces dont est composé le mouvement pour la paix”. En 1961, l’UNEF doit s’affirmer au cœur d’un bouillonnement anticolonialiste. A l’été 1960 naît le Mouvement Anticolonialiste Français (MAF), tandis qu’au même moment circulent des organes bannis tels que “Vérités Pour, Vérité-Liberté” et la collection « Cahiers libres » édités par l’écrivain François Maspero. L’opinion publique est par ailleurs frappée par l’ouverture du procès Jeanson et par la nouvelle d’une pétition importante qui justifie le droit à l’insoumission, le manifeste des 121. Les étudiants sont des acteurs importants de ces évènements car ils sont proches du milieu intellectuel très engagé. L’UNEF se veut alors catalyseur de ce bouillonnement, se l’approprier pour mieux le diriger. 

Elle se joint donc à l’ “Appel à l’opinion pour une paix négociée” que L’Enseignement public publie. Ce manifeste constate que « les jeunes, eux, sont jetés dans la guerre ; et dans la guerre, la vérité les attend. Avec la vérité, le désarroi, l’endurcissement ou même la dégradation, la crise de conscience ou même la révolte. Sans qu’ils portent en aucune manière la responsabilité des faits, ils sont tous exposés à des choix lourds de conséquences : certains reviennent marqués par le racisme ; d’autres, l’expérience faite, essaient d’oublier ; d’autres connaissent le dégoût ; d’autres endurent la répression sur place et dans l’obscurité pour avoir refusé de participer à des actions qu’ils réprouvent ; d’autres préfèrent l’emprisonnement au service de guerre ; d’autres choisissent l’insoumission . Les signataires de cette déclaration affirment que, dans la situation donnée, la crise de conscience et l’esprit de révolte des jeunes, sont inévitables. Ils sont persuadés qu’ils ne feront que s’aggraver tant que le motif n’en sera pas supprimé : la guerre elle-même. Et c’est en vain que les tribunaux invoqueraient la légitimité d’Etat quand le Pouvoir lui-même ruine l’exercice des droits démocratiques, quand le mépris des lois est éclatant chez une partie des officiers. » Ce positionnement permet à l’UNEF de prendre un rôle de leader dans le mouvement pour la paix négociée tout en consolidant sa position favorable auprès de l’opinion publique. L’Appel à l’opinion pour une paix négociée considère l’insoumission comme le signe d’une crise de conscience que la guerre inflige aux jeunes, et la voit comme un problème de nature sociale. Le fait que l’UNEF, en tant qu’organisation représentative de la jeunesse étudiante et leader des mouvements jeunes, se rattache à cette initiative lui permet de prouver sa maturité. Car elle s’inquiète d’une crise qui bouleverse la jeunesse dont elle fait partie. Cela montre aussi que, si elle s’engage pour la paix, c’est parce qu’elle se préoccupe avant tout de la France, de la société, et des jeunes. 

Réprimer la jeunesse

L’Etudiant de France, journal de l’UNEF, novembre 1960. [La contemporaine, FP2923]

En 1960, les jeunes de Paris, sous la bannière de l’UNEF, se font les acteurs de la lutte contre l’ordre colonial. Ils sont 15 000 à répondre à l’appel du syndicat étudiant le 27 octobre. Ils sont donc 15 000 à vouloir se rendre à l’AG au palais de la mutualité, qui, vraisemblablement, n’est pas équipé pour accueillir un tel public.

Le rassemblement prend alors très rapidement les allures d’une manifestation. 15 000 jeunes bravent alors l’interdit préfectoral, et battent le pavé pour revendiquer la paix en Algérie. 

Ces images des Actualités françaises du 2 novembre 1960 documentent ces événements. On peut y voir une marée humaine rassemblée devant le palais, des gendarmes, 3000 au total, équipés de leur matraque, tentant de disperser les jeunes, poursuivant certains étudiants jusque dans les bouches de métro. « 27 octobre : les forces de l’ordre pacifient le quartier latin », titre le journal “L’étudiant de France”. En effet, elle est violemment réprimée par les forces de l’ordre sous l’autorité du préfet Maurice Papon, et fait une centaine de blessés dont une quinzaine de reporters qui n’ont pas été protégés par leur qualité de journaliste pourtant apparente. Cette manifestation ne fait pas l’unanimité puisqu’elle est condamnée par l’UD CGT de la Seine, la CGT, le PCF. Malgré la participation massive de la jeunesse, la France reste divisée. 

***

Ainsi, les manifestations de la jeunesse contre la guerre d’Algérie en métropole s’expriment par le truchement de syndicats étudiants, notamment l’UNEF qui vient catalyser les bouillonnement intellectuels et politiques, devenant un acteur incontournable dans les dialogues avec la jeunesse. C’est une jeunesse qui se veut alors particulièrement engagée et politiquement positionnée, proche des partis de gauche et de l’intelligentsia de leur temps.  Les intellectuels, dans un dialogue constant avec la jeunesse, constituent alors également un pilier fondamental dans la lutte contre l’ordre colonial en métropole.

A lire dans un prochain article… 

Par Marwa

 

Sources : 

* Clement HENRI MOORE, Combat et solidarité estudiantins Témoignages, Alger, Casbah Editions, 2010

* Eithan Orkibi, “Les étudiants dans la lutte anti-colonialiste” (chapitre 9), Les étudiants de France et la guerre d’Algérie, Paris, Syllepse, Col. Germe, 2012.

 

Archives de l’INA : 

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe04004021/barrages-a-paris-la-nuit-a-la-suite-des-evenements-d-algerie  

https://www.ina.fr/ina-eclaire-actu/video/afe85008876/la-manifestation-de-l-unef 

Pour plus de détails, voir le site du groupe d’études et de recherche sur les mouvements étudiants : http://www.germe-inform.fr/?p=4009