Les enfumades du Dahra

En 1845, près de 1000 Algériens, la tribu des Ouled Riyah, ont été asphyxiés dans une grotte du Dahra, sur ordre du colonel Pélissier. 

Le Dahra, c’est une chaîne de montagne en Algérie, qui s’étend de Ténès à Mostaganem, deux villes situées sur le littoral, au nord du pays. Un jour, je ne saurais plus dire au cours de quelle discussion, quelqu’un me parle de personnes asphyxiées lors de la colonisation, dans les grottes du Dahra, sans rentrer plus dans les détails. Cette information n’a eu sur moi que l’effet d’une anecdote historique, au cours d’une discussion banale. Alors, à ce moment-là, s’imaginer de tels massacres me frappe, mais me semble être une réalité lointaine, notamment d’un point de vue temporel.

Quelque temps après, je tombe sur un court reportage de Canal Algérie qui mentionne la ville de Mostaganem – d’où sont originaires mes grands-parents maternels. Je clique sur cet extrait qui traite en réalité d’un épisode sombre de l’histoire coloniale française en Algérie. J’y apprends alors que dans les grottes du Dahra, des Algériens ont été volontairement enfermés puis asphyxiés par des généraux français, au 19esiècle, durant l’extension de l’empire. A ce moment-là, je réceptionne alors l’information totalement différemment. Elle n’est plus une anecdote, elle devient un fait historique majeur qui vient remettre en cause toute la « mission civilisatrice » de nos prédécesseurs.  Alors, bon réflexe ou non, je me renseigne sur Wikipedia : « Les enfumades sont une technique utilisée par le corps expéditionnaire français durant la conquête de l’Algérie, en 1844 et 1845. […] La technique consiste à asphyxier des personnes réfugiées ou enfermées dans une grotte, en allumant devant l’entrée des feux qui consomment l’oxygène disponible et remplissent les cavités de fumée. Les populations ainsi annihilées, dont des femmes et des enfants, représenteraient des « tribus » entières, soit des milliers de victimes ».

Ainsi, il s’avère qu’en 1845, le colonel Pélissier a pris la décision de condamner à la mort le groupe des Ouled Riyah, qui s’était réfugié dans une grotte du Dahra. En bloquant les sorties et les asphyxiant, le colonel massacre alors toute une tribu.

Voici un reportage provenant de Canal Algérie à ce sujet, traduit en français par Lina N. afin de rendre cette information plus accessible :

 

Texte extrait de la vidéo :

« A quatre heures et demie du matin, le 19, on voulut connaître le résultat de cet engin insolite de destruction. A l’entrée de la grotte se trouvaient des animaux morts déjà en putréfaction. On arrive à la grotte intérieure par une traînée de cendre et de poussière d’un pied d’épaisseur, et de là on pénétrait dans une grande cavité de trente pas environ dans tous les sens. La caverne était jonchée de cadavres. Tous étaient nus, dans des positions qui indiquaient les convulsions douloureuses qui avaient accompagné l’agonie et précédé la mort. Une multitude d’objets, toute la richesse des victimes, étaient épar ça et là dans la caverne. Malgré tous leurs efforts, les officiers ne purent empêcher les soldats de s’en emparer. Le nombre des morts s’élevait de huit cents à mille. Il n’y avait de vivants que la femme et le fils d’un califat, et un petit nombre d’Arabes dont l’état était presque désespéré.

Le 23, le camps du corps expéditionnaire fut porté à une demi-lieue de la caverne, à cause de l’infection que répandaient tant de cadavres ; on abandonna la place aux corbeaux et aux vautours, qui volaient depuis plusieurs jours autour de la grotte et que du nouveau campement on voyait emporter des lambeaux de chair, horribles débris humains. Huit cents hommes, femmes et enfants ont péri. Toute la tribu des Ouled-Riyah est exterminée. 

 

Le paradoxe des ambitions civilisatrices 

 

Cette barbarie du colonel, représentant l’empire français en Algérie met en exergue tout le paradoxe des ambitions civilisatrices du colonisateur. En effet, dans la pensée commune de l’ère coloniale, coloniser c’était civiliser. L’Autre c’est l’indigène, le barbare, qu’il convient d’éduquer. Toutefois, l’étude de telles tueries soulève une réflexion importante. Le colonisateur, victime de son propre imaginaire colonial, de par sa perception fantaisiste de l’autochtone, n’est-il pas aveuglé par sa propre barbarie ? Si coloniser revient à massacrer dans le but d’asseoir sa domination, qui est barbare ?

Déjà au 16esiècle, des auteurs français soulevaient cet ethnocentrisme européen et ses dérives. Dans son œuvre Les Essais, Montaigne livrait de nombreuses réflexions sur la condition humaine. Dans son chapitre 31, Des Cannibales, il compare la vision du nouveau monde, des Indiens par les Européens, à celle des Européens vus par les Indiens. Face à la présomption de barbarie qui pèse sur les Indiens, considérés comme « sauvages » du fait de leurs coutumes et rites qui sont difficilement compréhensibles pour d’autres civilisations, Montaigne soulève les vices du progrès dans les sociétés occidentales, européennes. Celles-ci, constituées d’hommes que l’on présume d’office civilisés, auraient pourtant, selon l’auteur, dégradé l’œuvre parfaite de la nature et perpétré multiples exactions : «[…] chacun appelle barbarie ce qui n’est pas de son usage ; comme de vrai, il semble que nous n’avons autre mire de la vérité́ et de la raison que l’exemple et idée des opinions et usances du pays où nous sommes. […]  Nous les pouvons donc bien appeler barbares, eu égard aux règles de la raison, mais non pas eu égard à nous, qui les surpassons en toute sorte de barbarie ». Il est alors intéressant de soulever le décalage suivant : en Algérie, le colonel Pélissier était surnommé “Iblis”, nom donné au diable dans la religion musulmane. En France, il est devenu maréchal, plus haute distinction militaire française. 

Nicolas Schaud, docteur en histoire de l’art contemporain et auteur de l’article “Conquête de l’Algérie par l’image”  publié au Centre d’Histoire de Sciences Po écrit au sujet des enfumades du Dahra: “L’officier commet ici un crime qui n’est pas isolé, précédé et suivi d’autres incendies et  massacres de la conquête.  Il rédige cependant un rapport décrivant avec précision les souffrances des victimes, document qui parvient jusqu’au ministère de la Guerre. Politiques et journalistes s’emparent alors de l’information pour dénoncer les dérives militaires et l’opinion est frappée par la tragédie. […] Mais les autorités couvrent systématiquement ces abus et pratiquent des formes de censure qui laissent une totale liberté aux officiers. Les complicités sont nombreuses. Il y a par ailleurs une véritable propagande par l’image orchestrée par le pouvoir afin de légitimer cette violence guerrière et coloniale.» 

Les enfumades du Dahra ne sont alors pas un massacre isolé. En août 1845, l’officier Saint-Arnaud enferme la tribu des Sbéhas dans la grotte dans laquelle ces 500 Algériens s’étaient réfugiés, en bloquant toutes les entrées pour les laisser périr. Ce sont les “emmurades des Sbéhas”.  Ces crimes se sont déroulés sous la gouvernance du Général Bugeaud, gouverneur général de l’Algérie de 1841 à 1847.  Déjà en 1844, les Sbéhas étaient poursuivis par les officiers français : le colonel Cavaignac les avait enfumés dans une grotte, et la tribu s’était rendue. Bugeaud avait alors écrit à ce sujet au colonel Pélissier : « Si ces gredins se retirent dans leurs cavernes, imitez Cavaignac aux Sbéhas ! Fumez-les à outrance comme des renards. » 

A l’époque, malgré les tentatives de dénonciation des dérives militaires en Algérie de la part de journalistes et certains politiques,  les autorités couvrent ces crimes. Aujourd’hui, en choisissant d’omettre ce passé colonial, on permet de fausses représentations et de faux débats. Il faudrait alors les enseigner, pour la sauvegarde de la mémoire collective, et pour que l’imaginaire qui consiste à suggérer des “bienfaits” de la colonisation soit suffisamment nuancé. 

 

Illustration au pastel par Lina H., 20 ans

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