Djamila Bouhired

Djamila Bouhired est une icône d’hier et d’aujourd’hui. Hier, pour l’indépendance de l’Algérie. Aujourd’hui, pour son soutien aux jeunes générations et manifestants du hirak. Mélissa dresse son portrait.

Djamila Bouhired accompagnant les manifestants du hirak: « On ne libère pas un pays si on ne libère pas la femme. ». Alger, le 8 mars 2019. Photo de Youssef Alfarabi

 

Jacques Verges disait que « la Révolution avait le visage de Djamila ». Djamila Bouhired est une de ces femmes que l’Histoire a retenues, dont le nom est gravé dans les esprits de générations entières. Femme algérienne, poseuse de bombes, héroïne, symbole ; pour beaucoup elle est l’icône ultime dont la portée a dépassé l’Algérie. Une légende vivante d’hier et d’aujourd’hui devenue l’incarnation de la résistance, dont l’aura, encore intacte, a soufflé le mot « Liberté » aux révolutions algériennes depuis des décennies.

 

Djamila Bouhired : La résistante condamnée à mort

 

Djamila Bouhired nait en 1935 dans une famille de classe moyenne à Alger, en Algérie française. A seulement 19 ans, alors qu’elle est étudiante à l’université, elle s’engage auprès du Front de Libération Nationale, juste après les grèves étudiantes de mai 1956. Quelques mois plus tard éclate la Bataille d’Alger, durant laquelle elle devient cheffe du « réseau bombe ».
Composé essentiellement de femmes, ce réseau avait pour mission de transporter et de poser des bombes dans Alger. Parfois cachées derrière un hayekpour tromper la vigilance des soldats français, ces femmes ont joué un rôle majeur dans la réalisation de ces faits d’armes qui ont très rapidement endeuillé Alger et semé le trouble dans le quotidien des français installés en Algérie. L’implication de Djamila Bouhired dans la structure et l’organisation de la révolution l’ont conduite à devenir l’assistante de Yacef Saadi, chef de la Zone Autonome d’Alger, et d’être à l’origine du recrutement de nombreuses combattantes au sein du FLN, dont Djamila Bouazza ou Zoulikha. « L’angoisse était très grande, il y avait aussi de la peur. Mais nous l’assumions parce que nous savions pour quelles raisons nous étions là. » confie-t-elle.

Le 9 avril 1957, elle est en mission aux côtés de Yacef Saadi, Zohra Driff et Didouche Mourad, lorsqu’un agent français les repère. Djamila reconnaît le son d’un mitrailleur sur le point d’être chargé, une arme utilisée par l’armée française. Elle s’arrête, et est alors capturée. 
Le risque que les autorités françaises aient des informations concernant la Resistance n’était pas à prendre, alors pour protéger les secrets du FLN, Yacef Saadi prit l’arme et tira. Mais la balle ne toucha aucun militaire français. Intentionnellement ou pas, elle traversa Djamila Bouhired, alors gravement blessée à l’épaule. En captivité, elle est fouillée par les autorité françaises qui découvrent des documents prouvant qu’elle est en contact avec le commandement de la Resistance. Djamila Bouhired fut alors torturée par les services secrets français dans l’espoir qu’elle leur livre des informations sur l’insaisissable Yacef Saadi. Durant les multiples jours de torture, Djamila ne donnera aucun nom, aucune information si ce n’est quelques adresses sans importance ou des renseignements déjà contenus dans les papiers saisis, pour abréger ses souffrances. Elle sera jugée devant la justice du tribunal miliaire d’Alger quelques mois plus tard.

« A l’annonce de sa sentence, Djamila éclate de rire » 

Le 15 juillet 1957, lors de son procès, Jacques Verges, son avocat de l’époque, utilise une stratégie judiciaire inédite : la « défense de rupture ». Cela implique qu’au cours du procès, l’accusé dénie au juge toute légitimité pour le juger. Malheureusement cette stratégie ne fut pas suffisante. Le tribunal militaire d’Alger était catégorique et le rejet français de l’indépendance algérienne était clair. Son engagement pour le mouvement de libération algérien coutait cher ; précisément, il coutait le prix de sa vie. Elle fut condamnée à mort par le tribunal militaire d’Alger, à seulement 22 ans.

A l’annonce de sa sentence, Djamila éclate de rire. « Ne riez pas Mademoiselle, c’est grave ! » retorque le juge, scandalisé par la réaction de la jeune femme. Celle-ci rit alors de plus belle… Etait-ce le rire nerveux de la femme qui allait maintenant compter ses jours, de celle que ni vous ni moi ne connaissons, derrière le personnage érigé en symbole ? Ou était-ce un rire moqueur, qui explosait à la face d’une justice pour indigène en carton ? Un rire qui portait un hayekblanc et qui frappait aussi fort qu’une bombe.

Djamila Bouhired, devenue héroïne pour les indépendantistes, était donc condamnée à mourir pour ses idées. Cependant si la seule défense de son avocat au tribunal n’a pas suffi pour lui épargner cette sentence, l’aide des partisans du mouvement dans le monde entier changera la donne. Djamila Bouhired était devenue un symbole, une allégorie de la Libérté qui ne devait surtout pas s’éteindre sous la lame d’une guillotine. Jacques Verges et le FLN commencent une lutte médiatique à échelle internationale pour que la sentence de Djamila Bouhired soit révoquée. Jacques Verges écrira un manifeste intitulé : « Pour Djamila Bouhired » qui marquera les esprits et qui attirera l’attention sur les violences et les tortures perpétuées par l’armée française. Le réalisateur égyptien Youssef Chahine adapte sa vie au cinéma dans son film Djamila, sorti en 1958. Le succès du film est tel que des manifestations éclatent devant l’ambassade française en Egypte pour sa libération et l’indépendance de l’Algérie. Grâce à l’immense campagne médiatique et le soutient international, Djamila Bouhired fut graciée et libérée en 1962.

 

Djamila Bouhired : Le symbole de toutes les révolutions

 

Une fois libérée Djamila Bouhired travaille sur le magazine Révolution africaine, qui traite des révolutions nationalistes en Afrique, avec Jacques Verges qui devient son mari trois ans plus tard. Pour lui rendre hommage, la célèbre chanteuse libanaise Feirouz lui dédie une de ses plus belles chansons, immortalisant son héroïsme, dans laquelle elle s’adresse à elle avec beaucoup d’affection en l’appelant « Sadiqati Djamila » (mon amie Djamila). Des centaines de petites filles nées après ces évènements furent nommée comme elle, en hommage à la grande moudjahida qu’est Djamila Bouhired. Après l’indépendance, elle fait la promotion de son pays aux 4 coins du monde pour financer sa reconstruction. Mais après le coup d’Etat militaire de Boumediene en 1965, elle se retire complètement de la vie politique. Djamila Bouhired resta discrète pendant plusieurs décennies. Ce choix en surprit plus d’un car elle représentait un espoir pour la politique algérienne ; mais comment en vouloir à quelqu’un qui, en moins de 10 ans, a été révolutionnaire, condamnée à mort, héroïne d’un livre, d’un film, d’une chanson, et surtout emblème d’une génération entière ?

Le 1emars 2019, c’est à Alger, capitale des révolutions, dans la rue symbolique de Didouche Mourad que Djamila Bouhired est aperçue avec les manifestant du hirak, après des années de discrétion. Un geste puissant et plein d’émotion qui annonce que l’Acte II de la Bataille d’Alger est en train de s’écrire et qui se jouera dans les rues. S’opposer, bouleverser le système tout entier peut sembler irréalisable mais le peuple algérien n’en est pas à sa première révolution. Le chemin qui mène à la liberté nous est familier. C’est celui de nos aïeux.

 

Djamila Bouhired : la femme algérienne

 

Ce que Djamila Bouhired représente, c’est la femme algérienne. C’est les 11 000 combattantes qui se sont battues lors de la Guerre d’Algérie ; mais c’est aussi ces héroïnes en secret qui ont nourri ou logé des combattants, qui ont caché des armes, qui ont transmis des messages ; celles qui sont mortes en martyrs, qui ont été emprisonnées, torturées, violées.

Ce qu’elle représente c’est la lutte. C’est le dévouement total aux principes qui furent chers à nos moudjahidines, et qui sont maintenant entre les mains de nos frères et sœurs algériens qui manifestent chaque vendredi : la liberté, l’indépendance du peuple algérien.

Le 13 mars, Djamila Bouhired publie une tribune adressée à ses « chers enfants et petits-enfants » dans Le Matin d’Algérie : « Je voudrais vous dire toute ma gratitude pour m’avoir permis de vivre la résurrection de l’Algérie combattante, que d’aucuns avaient enterrée trop vite ».Puis elle s’adresse à la jeunesse algérienne « Vous avez ressuscité l’espoir, vous avez réinventé le rêve, vous nous avez permis de croire de nouveau à cette Algérie digne du sacrifice de ses martyrs et des aspirations étouffées de son peuple. Une Algérie libre et prospère, délivrée de l’autoritarisme et de la rapine. Une Algérie heureuse dans laquelle tous les citoyens et toutes les citoyennes auront les mêmes droits, les mêmes devoirs et les mêmes chances, et jouiront des mêmes libertés, sans discrimination aucune. Ne laissez pas ses agents, camouflés dans des habits révolutionnaires, prendre le contrôle de votre mouvement de libération. Ne les laissez pas pervertir la noblesse de votre combat. Ne les laissez pas voler votre victoire… »

 

Par Mélissa B.

3 réflexions sur “Djamila Bouhired”

  1. Très beau texte bien documenté et contenant l’essentiel du parcours de cette héroïne. À nos jeunes de s’en inspirer…

  2. Mourad-Djamel ZATOUT

    Très beau texte, Je touchant par la simplicité de son écriture et la profondeur de son analyse. Merci.

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